Lycée E. Renan

J’ai soixante-trois ans, j’ai perdu ma jambe droite et mon œil gauche à la guerre de quatorze et n’ayant pas de familles à nourrir, je n’ai jamais eu besoin de travailler. De toutes façons, depuis qu’un obus m’a rendu infirme à Verdun, je ne sais pas qui voudrait encore me confier un travail! Alors je vis de ma pension de guerre. C’est assez maigre, certes, mais cela suffit à me payer à manger deux fois par jour, à boire dix fois et à fumer cent. Et depuis quelques décennies, donc, je passe une partie non négligeable de ma journée chez Maurice, un café qui se trouve le long de la Seine, à fumer mes Gauloises et à boire mon Porto Et surtout, par les vitres encrassées du café, à regarder vivre les gens : je leur invente une vie, je me mets à leur place et vis par eux.

Le 17 octobre 1961, il était environ vingt heures, vingt heures trente, j’étais chez Maurice depuis à peu près quatre heures, donc sept verres,  lorsque je vis passer trois personnes : deux d’environ vingt ans et une qui avait la quarantaine. Ce que je remarquai tout de suite, c’est qu’ils étaient arabes tous les trois. Il me semblait pourtant qu’ils n’avaient pas le droit de sortir après dix-neuf heures, c’était l’agent Nalgud qui venait tous les soirs de semaine prendre un petit blanc après son service qui me l’avait dit, ils avaient dû se faire exclure de chez eux, ou bien ils allaient quelque part illégalement… Je ne sais pas, mais ce que je sais c’est que lorsqu’ils se sont retrouvés face à un groupe de policiers, ils ont immédiatement fait volte-face et sont repartis. Cela accréditait ma seconde thèse.

À partir de là, ça a été le défilé : ceux que l’on ne voyait jamais dehors la nuit étaient tous là : les arabes avaient envahi les rues de Paris. Je pressentais qu’il se passait quelque chose d’important, sans pouvoir vraiment savoir quoi. Je voyais aussi beaucoup de policiers, tous couraient partout, ils semblaient excités mais aussi dépassés par les événements. Le manège continua ainsi longtemps, sans confrontation entre les deux groupes. Il me semblait que dès que les policiers arrivaient, les arabes disparaissaient comme par enchantement. Mais à onze heures, je vis trois algériens de l’autre côté de la Seine. Ça ne me surprit pas beaucoup tout d’abord, puisque cela semblait être la règle de la soirée. Mais soudain, un car de police s’approcha d’eux : celui qui était le plus à gauche se retourna et je le vis glisser quelque chose à l’oreille de son voisin. Le car les doubla mais quelques dizaines de mètres plus loin, il s’arrêta et en descendit une dizaine d’hommes en uniforme. Ils se séparèrent en trois groupes à peu près égaux, chacun allant vers un des trois arabes. Ils sortirent tous des matraques et se mirent à les frapper violemment, sans même leur adresser la parole. L’un se mit à hurler, mais il continuait à se faire frapper. Au bout de quelques minutes, tout de même, on le laissa partir, avec un des deux autres. Mais le troisième ne semblait pas avoir la même chance, on continuait à le frapper, il saignait de partout. Ce n’était pas très beau à voir. Au bout d’un moment, ne tenant plus, il s’affala sur le sol. Les policiers arrêtèrent alors de le frapper. Il put lever la tête, son supplice était enfin terminé. Et c’est seulement là que je le reconnus, c’était un des trois arabes que j’avais vu, en début de soirée. Les deux qui avaient été libérés devaient être ses compagnons.

Il s’avéra que je me trompais, les policiers n’en avaient pas fini avec lui, ils le saisirent chacun par une épaule et le traînèrent jusqu’à la berge pour le pousser dans l’eau. Une fois cela fait, ils repartirent tranquillement, aussi simplement que s’ils avaient jeté un mégot dans un cendrier.

C’est alors que je les vis. Deux autres policiers sur le pont qui avait suivi la scène eux aussi. Ils regardaient le jeune homme se débattre dans l’eau et ne réagissaient pas : ils ne parlaient pas, ne bougeaient pas, regardaient, c’était tout. Ce à quoi j’avais assisté n’était pas inédit, ce groupe de policiers n’était pas ultraviolent, ils n’avaient pas eu un geste de folie inconsidéré. C’était les ordres de la nuit. Je me rendis compte que c’était le lot de tous les arabes, s’ils restaient dehors de finir comme ça. Mais après tout, ça ne me regardait pas. L’autre, dans l’eau avait du mal à nager, il se débattait, gêné par se vêtements et par ses blessures. Et les policiers, à quinze mètres de lui peut-être ne bougeaient pas. Dix minutes plus tard, il finit par réussir à se hisser sur le bord, il tremblait, semblait avoir beaucoup de mal à reprendre son souffle, les policiers continuaient à le regarder, sans bouger. Au bout d’un temps relativement long, il se leva, s’engouffra dans la nuit et partit.

Je restai un moment en réflexion sur ce que je venais de voir, puis décida de n’en parler à personne, je l’effacerai de ma mémoire…

« Maurice, un autre Porto ! »

Baptiste Sauvée

 

Nous sommes le mardi 18 mars 1962, la guerre est terminée.

Je me promène sur les quais de Paris, il est 11h52. Les rues sont remplies de rires, de pleurs, les gens explosent de joie, des couples s’enlacent, des enfants se tiennent la main… Comme je suis heureux aussi, les souffrances qu’on a dû supporter se sont apaisées. Un poids énorme se libère dans nos cœurs. Bien sûr, nous garderons toute notre vie en mémoire toutes ces horreurs, on ne pourra jamais oublier. Je passe près des Champs Elysées.

Soudain, j’aperçois une trentaine de jeeps arriver en klaxonnant. La foule s’agite, les gens chantent, ils acclament les héros ! Les soldats français nous reviennent enfin. Je me pose contre un arbre et je sors mon gros appareil photo. Les voitures se garent sur la grande place, tout le monde vient accueillir ces jeunes hommes. Je commence mes clichés, je pleure un peu… Je souris. Je cherche un angle de vue, quand je tombe sur deux personnes qui s’embrassent. C’est émouvant car cette femme, à mon avis ne connaissait pas ce soldat. Ils ne sont pas proches l’un de l’autre, les mains de cet homme sont posées sur les bras de cette femme. Leurs mains sont crispées, on voit qu’ils se serrent fort l’un l’autre. C’est un remerciement, un signe de gratitude envers ce français courageux. Deux soldats derrière se mettent à rire car cette femme est très jolie. Quelle jalousie ! Ils s’échangent un baiser, ce baiser se veut être rassurant. Cette jeune fille veut montrer à cet homme que c’est terminé, qu’ils ne sont plus seuls à présent.

Un bruit sourd retentit dans le ciel. Pensant que c’est un feu d’artifice, je lève les yeux. Le soleil m’éblouissant me fait poser le regard sur les deux hommes qui riaient. Leurs visages se figent, passant de la gaieté à un visage sans expression. Maintenant, leurs visages appellent à l’aide. Je relève les yeux au ciel quand je comprends enfin que j’avais été ébloui par les flammes d’un avion qui fonçait droit sur nous. Les gens commencèrent à crier d’horreur, ils couraient dans tous les sens. Je n’eus pas le temps de faire de même quand l’avion vint taper contre le sol. Une explosion géante calma le bruit des cris qui s’évaporèrent. Une foule humaine venait de se faire engloutir.

C’est ainsi que le 22 mars 1962, je me réveillais dans une chambre d’hôpital, sourd, apprenant la mort de 567 personnes.

Manon Goulard

 

Je marche le long du quai, du côté de Notre Dame, j’aime bien marcher le long de ce quai le soir, c’est calme, en général on ne croise pas grand monde et ça me va bien. Onze heures, il ne va pas falloir que je tarde à rentrer, Maria va encore me passer un savon pour être sorti. J’imagine déjà la scène, moi qui entre, Maria qui se précipite en regardant le plafond, remerciant le dieu qu’elle a sûrement prié pendant les trois dernières heures pour qu’il me ramène sain et sauf. Et derrière, en arrière-plan, la femme qui me sert de mère, assise dans son fauteuil avec un livre dans les mains, je la vois déjà lever les yeux par-dessus ses lunettes et me regarder froidement, simplement pour constater que je suis rentré et que ce n’est pas encore ce soir qu’elle sera débarrassée de ce fils dont elle ne semble plus vouloir. Je suis allé plus loin que d’habitude, j’ai dépassé le pont de l’Archevêché, je suis presque au niveau du pont de la Tournelle. Je m’assois face à la Seine, les jambes pendantes dans le vide, ça me fait penser à ces mots écrits en noir sur le parapet du quai Conti: « ici on noie les Algériens ». Je ne suis pas algérien, pourtant cette phrase, terrifiante par sa violence, me pousse à m’écarter du bord du quai, le cœur battant. La Seine est belle, majestueuse, en surface; je ne souhaite à personne d’avoir à en tester la profondeur. Alors que je continue de reculer doucement, des voix attirent mon attention, elles semblent venir du pont, plus précisément de sous le pont. Alors que je tourne la tête je remarque les feux d’un car de police qui pointent dans mon sens, m’empêchant de distinguer ce qui se passe derrière. Ne pouvant me résigner à partir sans savoir ce qu’il se passe, je décide de m’approcher en longeant le mur, dans l’ombre des arbres. « Ta curiosité finira par t’attirer des ennuis ! », l’accent espagnol de Maria m’enlève du moment présent pour me ramener dans l’ancienne maison que nous occupions avant que papa ne meurt, devant cette porte à double battants immense fermant cette pièce mystérieuse dans laquelle il s’enfermait pendant des heures. Cette porte à la serrure juste assez basse pour un petit garçon de cinq ans qui essaie désespérément de savoir ce que fait son père de si intéressant pour le laisser tout seul avec la petite dame qui chante tout le temps et ne le laisse pas regarder par le petit trou lumineux… des gémissements me tirent de ma rêverie. La scène qui apparaît sous mes yeux est confuse, je distingue plusieurs hommes, trois d’entre eux sont en train de frapper quelqu’un qui vient de se laisser tomber à terre. C’est alors que deux d’entre eux tirent le corps immobile jusqu’au bord du quai avant de le jeter à l’eau. Je les regarde remonter dans le car et partir, je ne peux plus bouger. La voiture a disparu, je voudrais partir, je voudrais courir, je voudrais rentrer, me cacher dans ma chambre; je ne peux pas bouger. Je voudrais aider cet homme, je voudrais lui tendre la main, le tirer de la solitude dans laquelle il doit se trouver, je l’entends se débattre dans l’eau; je ne peux pas bouger. À cause d’eux, mes yeux sont tombés sur eux alors que je me décidais à bouger, ils sont deux, deux policiers, ils sont sur le pont. Ils regardent l’homme qui est dans l’eau, c’est tout, ils ne bougent pas, ne parlent pas, ils le fixent. Si je bouge ils me verront, c’est sûr, alors je reste derrière mon arbre et j’attends, pendant quelques minutes, une éternité, à entendre cet homme que je ne connais pas se rapprocher doucement du bord. Je ne crois pas que je pourrais un jour oublier cette impuissance que je ressens. Ça y est, il parvient à se hisser sur le bord, je le regarde se redresser, tout tremblant, faire un pas, vaciller, se redresser à nouveau, puis partir. Comme ça, sans se retourner. Ça me met en colère, car s’il ne se retourne pas ce n’est pas parce qu’il part digne, mais parce qu’il n’en a probablement pas la force, c’est dommage, j’aurais aimé que quelqu’un montre à ces policiers à quel point ils sont pathétiques. À bout de force, l’homme tombe une première fois, se relève, tombe à nouveau, et reste à genou. Alors j’y vais, de toute façon les policiers doivent être partis, je ne vérifie pas, je m’en fiche. L’homme me laisse approcher sans même relever la tête, il est secoué de violents tremblements, doucement, je me baisse et passe maladroitement mon épaule sous son bras. Je ne suis pas bien costaud pour un garçon de quinze ans, mais avec mon frêle soutient, l’homme parvient à se relever et à marcher doucement vers le pont de l’Archevêché. Monter les escaliers nous prend bien cinq minutes, mais semble le réchauffer. Arrivés en haut, je m’arrête, ne sachant pas quel direction prendre, l’homme doit sentir mon hésitation car il se tourne vers moi, plante dans mes yeux son regard sombre plein de reconnaissance, et me serre brièvement l’épaule avant de faire demi-tour et de traverser le pont en s’aidant du parapet. Je suis un peu surpris, pas une seule parole n’a été échangée, c’est mieux ainsi. Je reste longtemps au bout du pont à fixer l’endroit où l’homme a disparu de mon champ de vision, enfin je me décide à rentrer, j’ai envie de voir Maria, de lui parler. Sous moi, la Seine continue à couler paisiblement, indifférente.

Sarah Berel

 

Je suis donc sur le trottoir, le 17 octobre 1961, au soir. J’entends des bruits de foule mais je n’y prête aucune attention. Je cherche mon portefeuille pour aller boire un café, me réchauffer et m’acheter un paquet de cigarettes pour respirer, ou peut-être un cigarillo. J’arrive sur le pont Saint-Michel, devant moi il y a un groupe d’Algériens. Ne devraient-ils pas rester chez eux après dix-neuf heures ? Ou être à moins de trois personnes ensemble ? Je ne sais plus, tout est flou, je me sens fatigué, comme tous les soirs de journées sans intérêt.

Un car de police me dépasse en trombe et s’arrête un peu après le groupe. Une dizaine de policiers sortent du véhicule et se précipitent sur les Algériens. Avant que j’aie le temps de réaliser, ils commencent à les matraquer. Quelques-uns se débattent, d’autres arrivent à s’échapper, mais la plupart sont jetés dans la Seine. Je ne comprends rien. Pourquoi un geste d’une telle violence ? Comment peut-on même y penser ?

Je reprends mes esprits et essaie d’intervenir mais un policier me bouscule, me conseillant fermement de rentrer tôt ce soir. Je demande ce qui se passe mais n’obtiens aucune autre réponse qu’un bougonnement. Il continue à me pousser alors je retourne sur la chaussée.

Je descends sur le bord du quai. L’eau doit être glaçante. Quand j’arrive je vois des têtes disparaître sous l’eau, certaines remontent à la surface, d’autres non. Je commence à paniquer. Moi qui assiste tous les jours aux procès de malfaiteurs, j’ai rarement eu affaire aux victimes, les plus graves étant à la morgue… Alors assister à la mort en direct… Je vomis le contenu de mon estomac.

Au bout de quelques minutes je me reprends et j’essaie de porter secours à un pauvre homme qui a presque atteint le bord en lui tendant le bras et en l’encourageant, mais il est à bout de forces. Il retourne sous l’eau juste à un mètre de moi. Trente secondes. Une minute. Deux minutes. Cinq minutes. Je suis désespéré, je ne peux pas nager, je suis aquaphobe. L’horreur et la terreur que j’ai vues dans ses yeux sont inoubliables. Il savait qu’il était foutu. Mais par quoi ? Quel sort ? A cause de moi ?

Sur l’autre rive un autre jeune homme a réussi à s’accrocher à un anneau pour les bateaux, il regarde en direction du pont. Je suis son regard, il y a deux policiers qui le fixent sans un geste. Juste debout, à le regarder, comme s’ils y prenaient plaisir ou qu’ils évitaient de regarder ceux qui ne sont pas remontés. Du remords peut-être. Non, sûrement pas. Au bout d’un long moment d’échanges de regards, le fascinant jeune homme se hisse, regarde une dernière fois les policiers. Puis il part.

Éberlué, je n’essaie plus de secourir qui que ce soit. Je prends mon carnet à dessin, quelques fusains et je commence à dessiner ce à quoi je viens d’assister, assis au milieu du quai froid et hostile. Je ne réalise pas ce qui se passe mais je sens le besoin, au fond de moi, de mettre les images de ma tête sur le papier. Ce moment si rapide et vif et ce garçon fascinant me hantent, je dois absolument les croquer avant qu’ils ne s’échappent de ma mémoire.

Je ne vois pas le temps passer. J’ai fait une trentaine de croquis quand je sors de mon monde. L’aube se lève. Alors, doucement, je rentre chez moi. Je nourris mon chat, je ne pense à rien, je suis un automate vidé de toute émotion et de tout ressenti. J’ai tout mis dans mes dessins.

Moi qui m’ennuyais de ces longues journées aux scénarios trop classiques et aux têtes mornes, me voilà servi ! Je réalise que moi et l’adrénaline ne sommes pas faits pour nous entendre

Je me couche tout habillé et tombe dans un profond sommeil sans rêves, juste le noir et le froid partout.

Par Pénélope Clouard

C’est alors que je me rendais à l’opéra, il faisait froid, j’étais en retard pour la séance de 20h. Je vis, en passant sur le pont St Michel que tous les passants regardaient vers la Seine. Certains criaient d’autres riaient. Je me suis approché du rebord, et c’est là que j’ai vu un homme dans la Seine! Il était tout habillé et se débattait comme il pouvait. Alors qu’il enlevait ses habits, j’aperçus deux hommes en uniforme sur la rive : un homme cria dans la foule que ces deux gendarmes venaient de jeter cet homme dans le fleuve car il avait participé à la manifestation organisée par les collectifs algériens. Je voyais cet homme dériver au loin, et les gendarmes qui attendaient sa noyade. Impuissant, j’ai continué ma route vers l’opéra en espérant ne pas être en retard pour la séance de 20h.

Louis Dupont

Ce soir, il fait nuit, il doit être vingt-deux heures. Le vent s’est levé, j’ai froid. Je viens tout juste de sortir de la fac car j’ai proposé à mes élèves, exceptionnellement en prévision de leur prochain examen blanc, une colle pour les entraîner. Quatre heures, je ne pensais pas que ça allait durer aussi longtemps. Je suis en train de marcher en direction du Pont Saint-Michel, j’habite à deux rues de celui-ci. Alors que j’en suis à quelques mètres, j’aperçois une manifestation. En m’approchant je remarque qu’elle est constituée de personne de tout âge. La plupart sont d’origine algérienne. Je préfère ne pas me mêler à tout rassemblement dont je ne connais les fondements. Que faisaient-ils tous là ? Et pourquoi ? Je fais demi-tour et poursuis mon chemin. Je décide de marcher le long des quais. Plus loin je distingue un groupe de trois personnes ayant fait pareil que moi en voyant la manifestation. Perdu dans mes pensées je continue de marcher, plus lentement en regardant le sol. Je pense à mes élèves et à tous les copies que je vais devoir corriger.

Je n’aperçois pas immédiatement des policiers qui marchent sur le quai en dessous de moi. Ils se dirigent vers les trois hommes que j’avais vu au loin. Je me suis dis qu’ils allaient leur demander de quitter le quai à cause de la manifestation. Il fait sombre, je ne vois pas très bien ce qui se passe devant moi mais j’entends des bruits. Tout d’un coup, je vois un homme, sans doute le plus âgé des trois, crier et faire de grands gestes. Je ne comprends pas… Pourquoi fait-il cela ? Petit à petit je commence à mieux voir les policiers et les trois hommes. Mais que se passe-t-il ? J’entends des cris, des gémissements, des supplices. C’est à ce moment que je commence à réaliser ce qui se passe. Je suis abasourdi, j’ai juste arrêté de marcher et je constate. Au bout de quelques secondes c’est comme si mon cerveau se réveillait. Je prends conscience de la situation. Je recule doucement, puis un peu plus vite, jusqu’à courir. Je me sens coupable. Je me cache derrière un arbre.

De là où je me situe je peux continuer à voir toute la scène. Des policiers encerclent les trois hommes. Deux paraissent jeunes. Les policiers tiennent dans leurs mains des matraques. Ils frappent les deux jeunes tandis le plus âgé s’est libéré et cri. Il dégage un des deux jeunes. Ils partent en courant en laissant derrière eux leur compagnon sans défense face aux policiers. Je ne les vois plus mais je ne peux pas m’empêcher de rester pour voir comment le dernier va s’en sortir. Les policiers continuent de le matraquer. Il tombe au sol. Avec ses bras, il se protège le visage et la tête. Il crie et les supplie d’arrêter. Ils continuent. Depuis le début ils n’ont pas sortis un seul mot de leur bouche. C’est comme si ils étaient muets. Ils donnent l’impression d’être sans cœur. Soudain deux d’entre eux attrapent le jeune homme par les bras, le traîne sur quelques mètres. Je pense que l’acharnement est fini, ce qui me soulage un peu. Mais ils ne le lâchent pas, commencent à le balancer de gauche à droite, et d’un coup ils le lâchent dans la Seine. Il crie. Tellement fort que j’ai l’impression d’être à ses côtés. Les deux policiers le regardent.

Il va mourir. Après quelques minutes dans l’eau il émerge et nage vers le quai. Il se fatigue vite. Je le vois en train d’enlever ses chaussures et son manteau. Le courant l’emmène trop loin pour que je puisse le voir. Je le suis en restant caché. Il nage tant bien que mal. Cela commence à être difficile pour lui. Je continue. Lorsque j’arrive à sa hauteur, je ne le vois plus. Je scrute dans l’eau mais il ne semble plus là. L’un des deux policiers montre la paroi du quai. Je me demande pourquoi. Je patiente. Au bout d’un quart d’heure j’entends des gémissements. Je distingue une main sur le rebord du quai. Le jeune homme s’était agrippé à l’un des nombreux anneaux accrochés au rebord du quai.

Quelques minutes après, les deux policiers sont partis. Dès qu’ils sont suffisamment éloignés, je m’approche du jeune homme. Je lui demande comment il va. Il me demande de l’aider à retourner chez son oncle qui n’habite pas très loin. J’accepte et le prend sur mes épaules. Une fois arrivé à l’adresse indiquée je sonne. Une femme d’une cinquantaine d’année m’ouvre, sans un mot je lui confie le jeune homme. Elle me remercie et ferme rapidement la porte me laissant seul sur le trottoir. Hagard, je reste quelques instants sans réactions. Sur le chemin du retour qui me ramène chez moi, je ne pense à rien je me demande si ce que je viens de vivre est bien réel. Je me couche rapidement et me prépare à une nuit pleine de cauchemar.

Juliette Gougeon-Morin

Il n’y a pas grand monde qui est sorti du métro avec moi ce soir-là, d’habitude c’est l’horreur, on est bousculé tout le temps voire malmené, c’est pas très agréable.

J’ai apprécié de monter les escaliers seule, pour une fois je serai à peu près à l’heure et impeccable pour le service.

J’ai un travail de serveuse dans le bar près du pont St Michel, sur l’île de la cité, je fais mon service le soir à partir de 19h30, j’ai encore le temps, 15 minutes.

Je me suis mise tranquillement à marcher dans les rues, je quitte le boulevard St Germain, puis la rue de l’Éperon et je rejoins la rue St André des arts, il commence à il y avoir quelques camions de police et de gendarmerie ici et là, je me dis en les voyant qu’il devait y avoir une arrestation dans le coin, un vol ou une agression, quelque chose dans ce genre, ça ne m’inquiète pas plus que ça, il se passe tellement de choses à Paris à cette heure-là…

Plus j’avance plus il y a de paniers à salade, je commence à être réellement inquiète quand un barrage de police m’empêche de rejoindre le quai des Grands Augustins. J’ai protesté, je leur ai dit que je travaille et que je devais absolument passer. Les policiers semblent embarrassés, mais ne m’ont pas laissé passer pour autant. Je suis partie, je me suis dit qu’en attendant un peu, le barrage s’en irait.

Je remonte la rue Séguier, je me souviens que je n’avais aucune envie à part de comprendre ce qui se passait, j’ai pensé bêtement que s’ils bloquaient simplement le quai, ils peuvent encore permettre le passage sur le pont St Michel, ça m’arrangerait…

Je choisis d’attendre plutôt que de forcer le passage, 10 minutes passent, je quitte le banc sur lequel je me suis assise. J’entends des rumeurs de là où je suis, des espèces de cris qui sonnent comme des murmures à mon oreille. Cette fois je crois que, vu l’heure, je devrai quand même me dépêcher de rejoindre le bar. Une excuse de barrage policier est tellement improbable que je dois me soucier de la réaction de mon patron. Je décide de rejoindre le boulevard St Michel.

Les cris, au fur et à mesure que j’avance, s’intensifient, ils sont plus nets, je ne peux pas dire que je comprends tout ce qui se dit, mais je comprends une chose : la manifestation ne doit pas être des plus pacifiques, les cris sont des cris de protestations, de colère.

J’atteins le boulevard, il est jonché de papiers, de cartons et de je ne sais pas trop quoi, la grève est passée par là, je vois encore le morceau d’une banderole, on n’aperçoit plus que le mot « libre » écrit dessus. Je vois un homme remonter la rue, il a le teint basané, il a l’air embêté et pressé, il me voit et me dit sur un ton de reproche que je devrais dégager si je voulais pas avoir des ennuis.

Je vois aussi une horde de policier et tout de suite je comprends que je ne dois pas continuer plus loin, le barrage n’a pas cessé. Je décide d’abandonner, je ne pourrais jamais rejoindre le bar ce soir, ou alors je devrai attendre une ou deux bonnes heures. Je quitte le boulevard, prends des rues annexes, et atterrit sur le quai de la Tournelle.

Je vois à nouveaux deux autres types basané, ils semblent choqués. Je continue quand même ma route, j’aimerai bien trouver un endroit près de la Seine en attendant que les choses se calment. J’ai l’impression d’être totalement étrangère, tout cela c’est carrément…irréel. Je vais m’asseoir sur un banc, près du fleuve, j’aperçois encore des policiers. Ils ne sont que deux cette fois, ils sont sur un pont en train de fixer quelque chose, j’essaie de voir ce qui attire leur regard. Il y a un homme dans la Seine, il nage difficilement, de là où je suis je ne distingue pas mieux. Pourquoi ils ne font rien ? Pourquoi je ne fais rien non plus ? Il a du mal à nager, je ne comprends pas pourquoi il est là, qui l’a poussé ? Y est-il allé de lui-même ? La situation m’échappe, normalement les policiers ça aide les gens en difficulté, pourquoi ils ne font rien ?

J’aimerais bien l’aider…mais…si je l’aide, qu’est-ce que vont faire les deux autres ? Au final, l’homme finit par réussir à sortir de l’eau. Je ne sais pas s’il m’a vue, je n’aimerais pas…qu’est-ce qu’il penserait de moi s’il voyait que j’étais là, et que je ne l’ai pas aidé.

Les deux policiers, ainsi que moi-même, le regardons toujours tandis qu’il part.

Anne-Gaëlle Ardiet

C’était un mardi. Je sortais du cabinet avec Anne, ma collègue. Nous avions prévu d’aller boire un café sur le quai St Michel dans notre petit bar habituel, après notre dernier rendez-vous. On s’était installées en terrasse, elle ne donne pas très loin du pont. Il y avait un monde fou sur les quais et le pont. Nous nous demandions même ce qui pouvait bien se passer, jamais il n’y avait eu autant de monde à cet endroit un mardi, à 19h. Après avoir bu notre café, nous avons décidé de passer par le pont en espérant comprendre les raisons d’une telle agitation. Des fourgons de police nous dépassaient un par un, cela ne présageait rien de bon. Nous avons pressé le pas. Anne et moi sommes parvenues avec un peu de mal à nous frayer un chemin dans la foule. Grâce aux slogans qui étaient criés nous avons vite compris qu’il s’agissait d’une manifestation des Algériens par rapport aux événements actuels. La circulation était presque totalement bloquée. Là, une dizaine de policiers, matraque à la main, nous ont bousculé, ils couraient. A partir de ce moment, ce que j’ai vu est resté en moi. Un groupe d’à peu près dix policiers s’est jeté sur trois hommes, des Algériens. Les gens reculaient, reculaient et la foule se faisait de plus en plus entendre. Ces policiers ont frappé ces trois hommes de toute leur force, jusqu’à ce que ces derniers se retrouvent à terre. Ces pauvres hommes n’avaient « rien » fait. Ils étaient juste Algériens. Deux de ces trois hommes ont été épargnés par la police et s’en sont allés, je n’ai pas compris pourquoi. Pourtant, à ce moment, j’ai cru rêver. Deux policiers ont attrapé l’homme qui était à terre et l’ont trainé jusqu’au bord du quai, comme un animal mort. Impossible. Je n’y croyais pas. Anne se cramponnait à moi, elle pleurait. Ils l’avaient balancé. Balancé dans la Seine. Un homme qui a balancé un autre homme dans la Seine. L’envie de vomir me gagna. Je ne pouvais plus dire un mot. Anne non plus. L’agitation s’arrêta nette durant quelques secondes pour repartir de plus belle, les gens étaient fous. Anne et moi nous sommes approchées du quai en espérant aider l’homme mais un groupe de policiers nous ont violemment écarté et nous ont dit de partir. Nous avons quand même réussi à apercevoir l’homme. Il était dans l’eau, presque inconscient et tentait tant bien que mal de nager. Pas un seul policier n’a été le secourir. La foule s’était enfuie, par peur sûrement, les policiers se sont montrés très dissuasifs. Il restait une vingtaine de personnes, mais elles s’en allaient petit à petit. La situation avait pris une tournure monstrueuse. Nous avons décidé de rentrer chez nous, chacune de notre côté. Le métro était plein à craquer. Tout le monde parlait de ce qui venait de se passer.

Pauline Rault

Il était tout juste 19 heures, et comme tous les jours, je me balade le long de la Seine, et j’en profite pour tirer ma clope. Il fait bon, cependant on ne voit pas très bien. Comme disait ma grand-mère : « c’est entre chien et loup ». Plus je m’approche du Boulevard Saint Michel, et plus le brouhaha s’accentue. Ces cris et ces hurlements pleins de rage viennent des manifestants.

Me voilà au niveau du pont Saint Michel, je m’apprête à traverser la Seine. Mais j’aperçois des policiers, environ une petite dizaine, qui s’approchent vers moi en courant.

En fait, cela ne me concerne pas car ils passent à une vingtaine de mètres de moi. Maintenant la question est : vers qui couraient-ils ? Je me retourne et je vois qu’ils se dirigent vers un groupe de 3 personnes. Les bleus se dispersent et commencent à les frapper avec leur matraque, sans aucune raison. Je ne comprends pas. Je reste là, bouche bée, sans pouvoir bouger. J’entends quelques mots arabes. Je pense que ces flics indignes sont en train de frapper des algériens. Je distingue qu’un des trois gars réussit à s’échapper, pendant que les deux autres sont en train d’hurler. Je peux même entendre les coups de matraques lorsqu’ils les frappent. Cela me donne un frisson glacial partant du bas du dos, et remontant jusqu’au coup. Les deux souffre-douleurs des policiers se font traîner sur trois quatre mètres afin qu’ils atteignent le quai. Ensuite ils les jettent dans la Seine. Je suis encore sous état de choc, tétanisé.

Je ne peux pas rester plus longtemps !

Je réussis à lever un pied, puis l’autre, et je me suis mis à courir le plus vite possible pour rentrer chez moi. Je fuis ces atrocités comme un lâche.

Arrivé à la maison, je m’assois dans mon canapé et je me pince espérant que tout cela n’était qu’un cauchemar. « Aïe », dis-je.

Alexandre Henri

Nous sommes le 17 octobre 1961, il est 19 heures. Ma longue journée de cours à la prépa m’a épuisé et je vais pour me rendre à mon appartement de l’autre côté du pont St Michel. Je me dépêche car le tonnerre gronde et la pluie tombe à flots. Je m’engage sur le pont et aperçois une horde de policiers courant vers trois gars dont je ne peux distinguer les visages à cause de l’obscurité. Derrière moi, des algériens manifestent. Je ne sais pas pourquoi, d’ailleurs. Une inquiétude s’empare alors de moi car ces manifestants ne peuvent rivaliser contre les forces de l’ordre et je sens la violence monter. Les trois gars se sont fait attraper. J’entends la voix du plus âgé mais de loin, je n’arrive pas à comprendre ce qu’il dit. Sa voix semble plaintive. Je ne sais par quel miracle mais ils le relâche, lui et le deuxième gars. Le dernier est maintenant par terre et je peux distinguer les coups de matraques que les policiers lui portent. Ensuite, ils le traînent comme un vieux sac et le font passer au-dessus du pont. Je lâche un petit cri et crois que mon cœur va s’arrêter. Mes vêtements sont maintenant ruisselants, la pluie n’a toujours pas cessé. C’est alors que je me dis que j’en ai vu trop et je décide de traverser ce pont pour de bon. Arrivé de l’autre côté, je me résous à me retourner mais brièvement. Je vois alors une silhouette s’accrochant aux anneaux d’amarrage, au pied du pont. Un soulagement énorme m’envahit, il s’en est sorti ; Je me demande tout de même ce qu’il va advenir de lui après. Les policiers vont-ils l’emmener, l’achever ? Je n’ai pas de réponse mais me dis que c’est peut être mieux comme ça et, de toute façon, je n’ai rien à faire là-dedans et malgré la pitié que j’e porte à cet homme, je préfère rester loin de tout ça ; Je ne voudrais pas que cela se retourne contre moi.

Enfin, je rentre chez moi. Sur les deux minutes de trajet qu’il me reste, plein de questions défilent dans ma tête et je ne sais si c’est une bonne chose de me tourmenter pour cette affaire mais ne peux m’en empêcher. Tout ça est trop marquant, et de plus pour moi, enfermée dans ma routine d’étudiante et me préoccupant peu de ce qui m’entoure. Arrivée à l’appartement, je me vautre dans mon fauteuil et allume la radio dans l’espoir d’obtenir des informations. A vrai dire, je ne l’écoute pas vraiment. L’image des policiers jetant ce pauvre gars au-dessus du pont comme un déchet à la poubelle me hante, malgré mes nombreuses tentatives d’oublier, je n’y parviens pas.

 Par Manon Décamps

Ma Poupouille était toute belle. Heureusement que le toiletteur a accepté de la prendre en urgence, saleté de gamins, oser faire de sales tours à ma Poupouille, si je les tenais, ils passeraient un sale quart-d ‘heure ces chenapans.

Monsieur Gargan avait réservé une table dans un restaurant gastronomique près de Notre-Dame. Quel malotru d’ailleurs, on ne laisse pas une femme allée seule, le soir de plus, à un rendez-vous. Il fait bien froid pensais-je, cet hiver sera surement très rigoureux, une belle occasion de montrer mes dernières acquisitions, le manteau en fourrure d’hermine ira très bien avec la chapka en lapin.

Pensant trop, regardant peu, je ne remarquai pas la présence plus qu’importante des gendarmes que je croisais à chaque coin de rue. Cependant, j’aperçus immédiatement un groupe d’arabes, une petite dizaine. Comment est-ce possible ? Ils n’ont rien à faire là ! Pourquoi ne restent-ils pas dans leurs taudis, dans leurs crasses ? Et où sont donc les gendarmes ? Jamais présents, qu’une bande de faignants, comme tous les hommes d’ailleurs. Craignant subitement pour ma peau, j’accélère le pas, transpirante, haletante, mon rythme cardiaque s’accélère, je vois ma dernière heure arrivée, je change de trottoir, je les dépasse.

Je les ai vaincus, j’ai bravement évité ces agresseurs, quel sentiment de fierté, cela fera un bon argument pour faire culpabiliser monsieur Gargan ce soir. De toute façon je n’ai pas besoin de lui. Je lui conterai comment moi, femme, seule, j’ai réussi à repousser une dizaine d’hommes voulant ma peau.

Une sirène, des cris, me tirèrent de ma rêverie. Des gendarmes, frappaient le groupe d’Arabes, sans aucune pitié. Mes agresseurs criaient, suppliaient, pleuraient même pour certains. Bien fait pour eux, ils n’avaient qu’à rester chez eux. Une forte allégresse m’envahissait, mon envie d’encourager les gendarmes à continuer, à frapper ces individus toujours plus forts. Mais non, une femme se doit de toujours rester neutre, de ne jamais montrer le parti qu’elle a choisi. Je decidai de continuer mon chemin à contrecœur, tout en me délectant des supplications de ces êtres. Quelques mètres plus loin, j’arrivai à l’entrée du restaurant. J’avais hâte de raconter la merveilleuse aventure que je venais de vivre.

Maxime

En ce Mardi 17 Octobre 1691, lorsque je sors de mon cabinet d’avocat avec Henriette, ma femme, on voit de l’autre côté du pont Saint-Michel deux policiers entrain de tabasser trois hommes. Tout à coup, un des hommes s’adresse aux policiers, je ne sais pas ce qu’il leur dit mais les policiers le laissent partir lui et un autre homme. Le 3ème jeune est lui encore là à se faire taper encore et encore, il se met à terre et se protège le visage pour amortir les coups de matraques. Après quelques minutes, très longues certes, les policiers le relèvent et le traînent vers le bord de la Seine pour le jeter dans le fleuve.

Lorsque cet homme est dans l’eau de ce fleuve glacial en cette période de l’année les policiers ayant tapé le jeune homme sont là debout à le regarder et ne décrochent aucun mot et ne font aucun geste. A ce moment je me pose des questions notamment « Qu’a fait cet homme pour mériter un traitement pareil? » Je ne sais pas et je pense que je préfère rester dans l’ignorance. Dans l’eau gelée le jeune homme se déshabille, pour être moins lourd sans doute, et nage encore et toujours pour enfin arriver au bord où il attrape un anneau qui sert à attacher les bateaux tandis que les policiers eux le regardent toujours et ne bougent pas. La berge est haute et les policiers ne se manifestent pas pour l’aider à sortir de l’eau. Malgré les coups reçus et sa faiblesse due à l’eau extrêmement froide le jeune garçon parvient tout de même à se hisser hors de l’eau.

Une fois sorti il regarde les policiers immobiles et sans vie et part en courant. C’est à ce moment-là que je remarque que l’Etat ne nous dit pas tout, nous ne sommes pas au courant de tout ce qu’il se passe. Après ces très longues minutes d’une scène d’horreur ma femme et moi reprenons la route vers notre appartement situé à 5 minutes de là. Ces images nous resteront marquées à vie et nous n’oublierons jamais la violence des policiers envers ce jeune homme et j’espère qu’on aura les raisons de cette violence et je pense que je vais ouvrir un dossier à mon bureau et essayer de me renseigner le plus possible sur cette affaire et apprendre pourquoi ces trois personnes qui ne sont sans doute pas d’origine française ont été maltraitées à ce point.

Jonathan Pouille

            Après une garde interminable à l’hôpital, où je venais de perdre deux patients dans une même journée, je décide de faire un détour par le pont St Michel, à quelques rues de mon lieu de travail. Après une dizaine de minutes à me balader sur les quais, je regarde ma montre dont je venais quelques jours plus tôt de casser le cadran pendant la prise en charge d’un patient difficile. Il faut que je me dépêche, Jean, mon mari doit m’attendre et commencer à s’inquiéter.

          Soudain, des cris me font revenir à la réalité. Je prends peur puis décide de me retourner et aperçois à quelques mètres de moi, une centaine de personnes, toutes de couleur, tenant des banderoles et chantant dans une langue inconnue. Intriguée, je décide de me mettre en retrait et d’observer cette manifestation. Mon mari Jean aurait détesté me voir faire ça. Pour lui, ces maghrébins nous envahissent et nous prennent nos emplois. Il les compare toujours à des bêtes sans instruction qui ne savent que s’exprimer par la violence. Contrairement aux dires de Jean, la manifestation se déroule dans le calme sans aucune violence et une ambiance sympathique règne dans l’assemblée.

            A quelques mètres des manifestants, trois hommes discutent en retrait. Tout à coup, une horde de policiers déboule de plusieurs rues parallèles du quartier St Michel. Les trois hommes pacifistes se font encercler et sans même discuter commencent à se faire taper dessus à coup de matraque. De loin, la scène me semble irréelle. Le plus âgé des trois prend la parole et s’adresse à un des policiers. Plus leur conversation avance, plus ma frustration de ne rien entendre grandit. Mille questions se bousculent dans ma tête. Dois-je m’interposer, appeler les secours, raisonner les policiers ?

            Après cinq bonnes minutes, deux des trois hommes s’enfuient en courant, laissant derrière eux leur ami, encore à terre. Toujours à l’écart du pont, un frisson me parcourt. Après leur acharnement, les deux policiers trainent le rescapé sur plusieurs mètres jusqu’au pont. Au début, je ne comprends pas ce qu’ils comptent faire de lui. Ils le mettent debout et sans crier gare le poussent violemment dans le vide. Après de longues secondes, j’entends un simple clapotement de la Seine. Les deux policiers restent là, à contempler leur œuvre. Ils n’ont aucune réaction. Une larme coule sur ma joue. Je cours de l’autre côté de la rive et aperçois le jeune homme qui se débat contre le courant. Absorbés par le spectacle, les deux représentants des forces de l’ordre ne remarquent même pas ma présence.

           Derrière nous, la manifestation continue pendant que le jeune Algérien essaie désespérément d’atteindre la terre ferme. Je suis bouleversée. Tout à coup, Jean m’attrape le bras fermement. Il me crie dessus et m’insulte. Il me dit que je suis folle de rester ici, entourée de ces bougnoules. Il ‘arrache aux barrières du pont. Je le repousse, me débats. Je ne veux pas laisser ce jeune homme tout seul. Sentant mes bras faiblirent, je jette un dernier coup d’œil en direction de la Seine et aperçois le jeune Algérien sur la rive. Un soulagement immense m’envahit. Pendant ce temps, Jean perd patience et me menace. Je décide donc docilement de le suivre.

Ingrid Desbois

17 Octobre 1961, 19h00

Pont St Michel, Paris.

La nuit est déjà tombée sur Paris, il est 18h50 à ma montre, je suis sur les quais de la Seine, je sors de la fac, je dois rejoindre François et Pierre pour dîner, mais je suis un peu en avance. Ayant mon appareil sur moi, je prends le temps de faire quelques clichés. Je décide de passer par le pont St-Michel. C’est à cet instant que j’aperçois un cortège au loin. Il me semble apercevoir les forces de l’ordre, ils se rapprochent de plus en plus. Ce sont vraisemblablement des arabes qui manifestent. En effet, ces derniers temps la communauté arabe n’est pas bien perçue à Paris. Ils sont à quelques mètres de moi maintenant, je les vois de mieux en mieux…Les policiers sortent les matraques, ils commencent à frapper dans la foule! Ils deviennent fous, je n’avais encore jamais vu une telle violence humaine! Je recule d’effroi, un jeune manifestant est à terre, il a peut-être 20 ans, tout au plus. En voulant courir à son secours, un autre jeune homme est pris d’assaut. Ils se font embarquer tous les deux dans un camion, et disparaissent. Je suis abasourdi. Je tourne le regard un instant, j’ai perdu la notion du temps. Je regarde ma montre, il est 19h, je lève les yeux. Deux policiers se dirigent vers la Seine, traînant un homme qui se débat, sans succès. C’est à ce moment que je les vois le jeter vulgairement dans l’eau noire du fleuve, certainement glacée à cette saison. J’ai tout de suite compris que la situation était critique et c’est en état de choc que je décide de prendre des photos de ce qu’il se passe devant moi. Le jeune homme semble sonné mais après quelques efforts il réussit tant bien que mal à gagner les bords de la rive. Il a beaucoup de mal à remonter. Je suis trop loin de lui et ne peux l’aider. Deux autres policiers à proximité le regardent sans même réagir. Les efforts du jeune homme payent et il réussit à s’en sortir. Il est 19h15 et je suis en retard à mon dîner, alors je continue ma route sous le choc. Je ne sais pas si le jeune homme s’en est sorti. J’arrive chez mes amis encore bouleversé et je leur fais le récit de la scène à laquelle je viens d’assister.

Mathilde Dubois

Il est 19 heures. Je sors comme à mon habitude de mon cabinet d’infirmière et je me traîne jusqu’à sa sortie. Dehors c’est noir de monde. Je ne comprends pas trop ce qui se passe mais il me semble que c’est une manifestation. J’évite de me mêler à la foule et je parviens à me faufiler jusqu’à la place Saint Michel. Il y a tellement de bruit, on se fait bousculer dans tous les sens! Il y a beaucoup de policiers aussi, qui, visiblement tentent de maintenir la situation et de ramener le calme. Ah! J’ai bien peur qu’ils n’y parviennent pas! Il faut que je me dépêche sinon je vais encore rater mon train… Remarque, c’est devenu une habitude maintenant… Oh non?! Mon dieu! Deux policiers sont en train de frapper un homme! Mais ils s’acharnent même! Ils sont complètement fous! Je vois deux autres personnes crier à côté, mais elles, elles parviennent à s’enfuir. Je presse le pas, je me mets presque à courir et attrape violemment le bras du policier: « Arrêtez mais arrêtez enfin! Ce n’est qu’un jeune homme!»

Le policier m’a repoussée d’un seul mouvement de bras et je m’effondre sur la route. Je manque de me faire piétiner et parviens tout de même à me relever. Mon Dieu! Les deux sales flics viennent de jeter le garçon dans la Seine! Quelle horreur! Je m’élance vers la balustrade du pont et tente d’apercevoir la tête du jeune homme. Rien. Je me retourne devant les deux policiers, leur crache aux visages qu’ils sont des assassins. Ça ne leur fait ni chaud, ni froid. Ah! Je vois la tête de l’homme remonter à la surface! Quelle chance! Je pleure? Oui je pleure. Je crois que je suis soulagée de savoir qu’il est encore vivant. Il tente de s’accrocher au bord de l’eau et je me mets à courir vers lui. Je lui tends la main, il la prend, se soulève et parvient à se sortir de l’eau. Je le prends dans mes bras, je ne peux pas m’en empêcher. Les deux policiers l’ont bien amoché. Il est en sang. Je tente tant bien que mal de le réchauffer mais il tremble de tous ses membres: « Je suis infirmière mon garçon, tu peux venir chez moi, je peux te soigner si tu veux». Il me fait signe de la tête que non mais me remercie de l’avoir aidé. Il part en courant, je le regarde une dernière fois, le vois pour la dernière fois. En regardant vers le pont je vois les deux policiers, ceux qui ont balancé le garçon à l’eau. Ils me regardent eux aussi mais ne laissent rien transparaître. Je fais mine de partir vers une autre direction cependant je ne peux décrocher mon regard d’eux. Je ne comprends pas pourquoi ils ont fait ça, pourquoi cet acharnement. Je réprime un frisson d’horreur et presse à nouveau le pas. De toute manière là c’est sûr j’ai encore loupé mon train… je sors une clope pour passer le temps. Je remarque que je tremble. Ah oui, moi aussi je suis trempée maintenant… les gens me regardent de manière bizarre… Qu’importe! Après quelques difficultés à allumer ma cigarette je parviens enfin à la griller. Je prends une grande bouffée… j’ai la tête qui tourne. Je crois que je ne me suis toujours pas remise de mes émotions. Ce jeune homme au regard si vide et si triste. Il me semble qu’il était algérien. Voilà sans doute la cause d’un tel acharnement de la part des policiers. Il est algérien. Mais moi j’en n’ai rien à faire de ces origines! Ça reste un jeune homme, il s’est fait agresser par deux flics sûrement sur les nerfs à cause de cette manifestation et s’en sont pris à cet homme qui ne leur avait rien fait! Ah! Le train vient d’arriver. Je saute dans ce dernier et parviens à trouver une place. Je suis épuisée. Je crois que cette fin de journée est vraiment la plus éprouvante de toutes.

Lisa Calandre

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