Lycée Renan

Par Sarah Berel

Ludivine,

ils sont venus me chercher ce matin, à la maison, dans cette vieille brique pleine de défauts contre laquelle je m’énerve si souvent, tu me dis toujours que ce sont ses défauts qui font son charme, je ne l’ai compris que ce matin. Alors que je me suis retourné une dernière fois pour la contempler, je me suis surpris à penser qu’elle allait me manquer, cette maison et son toit qui gémit dès que le vent joue avec ses ardoises, son plancher qui grince sous mes pas trop lourds, ses marches qui craquent et menacent de céder alors que je les frappe de mon talon, ou encore cette porte qui refuse de se fermer lorsque je suis trop brutal avec elle, cette vieille maison qui abrite nos secrets, nos engueulades, notre bonheur.

Cette convocation que j’ai reçue, je n’ai pas voulu y croire, j’ai espéré qu’en mettant ce foutu bout de papier au fond d’un tiroir, ce qu’il annonçait ne nous atteindrait pas. Alors que je me trouvais dans la voiture qui m’amenait vers la gare, j’ai réalisé à quel point j’ai été idiot, idiot de continuer à faire comme si rien n’allait se passer, d’ avoir provoqué toutes ces disputes à cause de ma fierté, je t’ai blessée lorsque je t’ai dit que je ne refuserais pas d’aider mon pays s’il en avait besoin, que je ne résisterais pas si on venait me chercher; j’en suis désolé, je n’ai jamais voulu te faire de mal, simplement te faire comprendre que protéger mon pays, et te protéger dans le même temps, est mon devoir et que je n’y renoncerais pas. Je regrette simplement de ne pas avoir pu profiter du temps qu’il nous restait, j’aurais dû demander à mon père d’interrompre ma formation d’électricien, il l’aurait fait, il sait trop bien à quel point le temps perdu ne se rattrape pas. Il m’a dit un jour: « la seule chose qui compte vraiment dans la vie est de profiter des gens que tu aimes » j’aurais dû l’écouter, l’écouter vraiment, il sait de quoi il parle, il a perdu toute sa famille pendant la guerre.

Je me hais de ne pas avoir profité de toi au maximum, j’ai gravé dans ma tête chaque petit bout de ton corps, l’expression de ton visage quand tu me regardes, tes grands yeux bleus qui semblent posséder toute la sagesse du monde, mais qui s’émerveillent encore devant la puissance d’une vague ou la délicatesse d’un flocon de neige. Je rêve de pouvoir te serrer fort dans mes bras. J’ai pris un de tes foulards, celui que tu as trouvé à la plage et dont l’odeur marine a fini par être remplacée par la tienne.

Je le tiens dans ma main alors que je t’écris, je suis dans le train, je ne sais pas où nous sommes, ni où on va d’ailleurs, ça, personne ne le sait. Je suis avec d’autres hommes, certains pleurent, d’autres ont l’air très calmes, chacun sait qu’à partir de maintenant, plus personne ne se souciera de savoir que celui-ci a trois gosses, que celui-là a perdu ses parents dans un incendie, ou que lui a une mère allemande. Je suis dans le bleu de travail que je mets pour bosser mais personne n’a remarqué que j’ai l’air parfaitement ridicule dedans, plus personne n’est là pour me regarder comme tu le fais. Il faudrait inventer un mot assez fort pour exprimer à quel point tu me manques déjà, j’ai mis dans un coin de ma tête tous nos bons souvenirs, je les ressortirai lorsque la solitude, « cette vieille amie » comme dirait maman, sera trop pesante. J’espère pouvoir écrire à nouveau, embrasse mes parents pour moi s’il te plait, et dis à ma mère de ne pas trop s’en faire, son pays lui a déjà pris tellement. Je t’aime,

Raymond

 

Anne-Gaëlle Ardiet        20 Mai 1956

Chère Louise,

Les gendarmes sont venus me chercher avant-hier. Je ne savais pas comment te le dire, je sais que c’est un peu violent de commencer une lettre comme ça mais… je n’ai pas trouvé mieux.

Comment t’annoncer que je partais pour deux ans ? Même moi j’ai du mal à le réaliser, je croyais que j’y couperais en ne répondant pas à l’appel, qui viendrait me chercher pour ça sérieusement ? Je te passe les détails de la visite des gendarmes, le seul mot que je trouve pour décrire ce moment c’est honte.

On m’a donné peu de temps pour me préparer, j’ai dû me présenter à la gare de Rennes deux jours après qu’ils soient venus. Mon père a voulu me prêter la camionnette de la boulangerie, celle dont on se sert pour livrer le pain, je n’ai pas accepté. Je n’aime pas cette vieille chose, et puis je crois que marcher l’a fait du bien, j’avais besoin de mettre de l’ordre dans ma tête, d’imaginer ce qu’il allait se passer, j’avais très peur aussi. Tout le long du chemin je me suis rappelé tes paroles, quand tu essayais de me convaincre de prendre confiance en moi, je voulais que ta voix m’empêche d’avoir peur mais…quand j’ai vu les wagons, quand j’ai mis un pied sur la marche pour rentrer dedans, je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir de nouveau peur. Tu me râlerais dessus, je sais même qu’en lisant ces lignes tu te dirais que je suis désespérant. Mais comment veux-tu ne pas avoir peur de l’inconnu ? On nous a dit qu’on nous emmenait en Algérie ! L’Algérie…comment déjà je peux croire que j’y vais ? Pour moi l’Algérie c’est…tellement loin, je ne sais pas ce qui va m’attendre, je ne sais pas ce qui va m’arriver, je ne sais rien, rien du tout, et je peux te confier que ça m’angoisse encore plus. L’Algérie je ne la connais que par la presse, et encore, on a tous entendu parler « d’événements » mais rien de plus, alors pourquoi ils nous envoient là-bas !? Je ne suis qu’un pauvre boulanger, je n’ai rien demandé de plus, et les autres qui sont avec moi non plus. Qu’est-ce qu’on peut bien faire d’utile là-bas ? Enfin, je crois que vu la longueur du voyage qui nous attend, j’aurai le temps de m’y faire.

Cela fait quatre heure que nous sommes partis au moment où je t’écris cette lettre, il n’y a pas beaucoup de monde pour l’instant, mais on nous a dit qu’on allait changer de train à Paris. J’imagine que là il y aura largement plus de gens, et d’agitation.

J’aimerais aussi te demander une petite faveur, quand tu reviendras à Rennes cet été, tu pourras rendre visite à mon père ? Je suis inquiet pour lui, il se retrouve tout à la boulangerie et j’ai peur qu’il ne se fatigue encore plus, déjà qu’il n’est pas très en forme. Il a tout fait pour que je reste, surtout pour la raison que je viens de te donner, mais ils n’ont pas cédé. La veille du départ c’était lugubre, mes affaires prêtes dans l’entrée, un silence de mort au dîner, j’avais presque l’impression que mon père me reprochait mon départ…

J’arrête de t’ennuyer avec tout ça, j’espère que tout va bien de ton côté et que tu te portes bien, c’est le principal. Réponds-moi vite, je ne saurais supporter deux ans sans tes lettres et ta raison.

Tu vas me manquer

Evan

Par Baptiste Sauvée

28/03/1959

Ma chère petite Simone,

Quand je t’ai quittée hier matin, je pensais te revoir vite pour t’offrir le petit bouquet de roses que je t’aurais acheté. Je vis chez toi depuis quelques jours et j’avais prévu de repasser à mon appartement avant d’aller rejoindre mon père au travail à l’épicerie. En ramassant le courrier tombé au bas de la porte, une grosse enveloppe carrée attira mon attention , mon nom était écrit en lettres capitales sur le papier. En l’ouvrant, je vis une lettre, tapée à la machine, datant de cinq jours déjà. On m’intimait l’ordre d’aller en Algérie, me battre, pour que « ces trois départements de France restent français » et pour cela je devais me rendre dans les plus brefs délais au commissariat, rue KACHKINE. Je sortis de mon appartement, j’étais perdu. Cinq jours… Étais-je déjà considéré comme hors-la-loi ? Comme déserteur ? Comme criminel ? Je n’eus pas le temps de réfléchir d’avantage : deux hommes en uniforme surgirent devant moi et me saisirent chacun par une épaule. Leurs manières étaient si violentes, que si je n’avais pas vu le blason sur le veston, j’aurais cru à un enlèvement. Ils m’assirent violemment à l’arrière de leur véhicule et me conduisirent à la gare.


Et maintenant, je suis là, dans le train. En route pour Marseille pour y prendre le bateau d’après ce que disent mes compagnons d’infortune. Mais pour tout te dire, cela m’importe peut par où nous allons passer, tout ce qui compte c’est que nous allons en Algérie nous faire tuer. Et dans ce petit wagon, je pense. Je pense à tes jupes sombres. Je pense à ton air un peu sévère qui m’a longtemps intimidé. Je pense aux petits plats que tu me préparais et que j’aimais tant trouver à la maison le soir en rentrant de l’épicerie. Je pense à ton visage où je n’ai jamais vu trace de maquillage. Je pense à ton odeur. Je pense à la première fois que je t’ai parlée, que je t’ai touchée, que je t’ai aimée… Je pense à toi tout simplement.

Et je suis terrorisé. Tu sais à quel point j’ai toujours aimé la vie… Eh bien maintenant, je suis brisé. Il me semble que plus rien ne vaut la peine d’être vécu. Le paysage que je vois défiler par les fenêtres me semble triste, morne, sans couleur et sans émotion. Et maintenant je pleure.

Beaucoup de mes camarades partis là-bas, me disaient que c’était horrible, qu’ils étaient terrorisés jour et nuit mais qu’ils disaient à leur femme, à leur famille que tout allait bien, pour ne pas les inquiéter. Je n’ai pas eu ce courage. Pardon.

Je posterai cette lettre à la prochaine gare, on m’a dit qu’actuellement la poste était débordée, peut-être que ce courrier va se perdre, peut-être que cela vaudrait mieux. Peut-être…

Je t’embrasse tendrement.

André.

Par Louis Dupont

Bonjour Jeanne,

je t’écris d’une sorte de caserne non loin de Marseille d’après ce que j’ai entendue à droite à gauche. Ne me demande pas pourquoi je suis là, aucun de nous tous ne le sais. Tout ce que je peux te dire c’est que deux hommes en uniforme ont débarqués à la sortie de l’usine mardi soir et nous ont demandé, à moi, Gaspard et Bernard de les suivre. Ils nous ont dit mot pour mot : « suivez-nous, vous devez accomplir votre devoir envers la patrie». Nous les avons suivis sans faire d’histoire.

Nous avons voyagé pendant de longues heures dans un train qui s’est arrêté des dizaines de fois faisant entrer de plus en plus de personnes à chaque fois. Certains pleuraient, d’autres paraissaient plus sereins mais aucun ne savait vraiment où nous allions. Voilà tu sais tout sur mon voyage. Aujourd’hui, un homme gradé est descendu dans la caserne pour nous dire de préparer nos affaires et les équipements qui nous ont été fournis depuis notre arrivée. Personne ne sais véritablement où nous allons, certains pensent que l’on va faire la guerre, d’autres pensent même qu’on va en Algérie. Je n’y crois pas. Je tenterai de te donner des nouvelles régulièrement. Continue à t’occuper des enfants et surtout prend soin de toi.

Louis

par Maël Givaudan

Ma chère Violette,
Il y a quelques jours j’ai reçu une lettre de l’Etat m’ordonnant de me rendre à la caserne de St-Brieuc, avant le 05 juillet ; ils avaient besoin de moi pour participer à ce qu’ils appellent le maintien de l’ordre en Algérie. Je n’ai pas voulu t’en parler, je pensais pouvoir y échapper. Mais, ce matin, après avoir passé la nuit à travailler et retravailler le tailleur de mon ami Paul pour son mariage, lorsque je sortais de l’atelier me rendant le lui remettre, à peine avais-je refermé la porte que deux gendarmes m’ont agrippé les bras, et amené de force jusqu’à leur fourgonnette. J’ai tenté de me débattre, je les ai suppliés de retourner ne serait-ce qu’un instant jusqu’à mon atelier qui n’était qu’à quelques mètres, afin d’y laisser le costume de Paul. S’il te plaît, j’aimerai que tu y ailles, et que tu le lui apportes avant dimanche pour son mariage, j’ai dissimulé les clés de la porte sous la grosse pierre à sa gauche. Pour ce qu’il s’agit de l’atelier, ne t’en fais pas, j’ai également envoyé une lettre à mon père, qui dans quelques jours devrait descendre de Paris pour s’occuper de celui-ci. Quant à toi, reste auprès de tes parents à l’épicerie, et continue d’être le rayon de soleil de toutes ces personnes qui y viennent chaque jour pour y acheter leurs fruits et légumes, mais qui, j’en suis persuadé y viennent pour ton si beau sourire.
Je t’écris de la gare, parmi des dizaines d’autres appelés. Certains visages me sont familiers, tous ces gars viennent sûrement de St-Brieuc ou des alentours. J’essaie de trouver un petit peu de réconfort dans ces visages, mais je n’arrive qu’à y percevoir un mélange de tristesse et de détresse, eux aussi laissant certainement leur famille. J’ai peur Violette, une fois que j’aurai mis un pied dans ce train, je ne sais pas si un jour je reviendrai sur ce quai de la gare. Je ne sais pas non plus à quoi m’attendre une fois en Algérie, même si j’ai entendu quelques brides de discussions disant que là-bas il n’y avait plus aucune règle, et qu’il y faisait très chaud, l’été n’arrangeant pas les choses… Je me répète sans cesse tes paroles m’encourageant et me soutenant, ta voix dans ma tête m’apaise et me fait oublier l’espace d’un instant mes inquiétudes. S’il faut se battre, je le ferai pour toi, je ferai tout pour te revenir, s’il y a bien une chose dont je suis sûr, c’est que je veux passer ma vie à tes côtés Violette.
Le train va arriver en gare dans quelques minutes, je vais devoir mettre un terme à cette lettre… Je te promets que dès que j’arriverai sur le territoire algérien, je t’écrirai, et cela chaque jour. Je penserai à toi à chaque instant, tu seras ma force, mon courage. Il me tarde de te revoir pour te serrer dans mes bras, toi ma chère et tendre épouse qui me comble de bonheur depuis déjà un an et demi.
Tendres baisers,
Ernest. »

Par Mathilde Dubois

 Marseille, le 13 novembre 1956,

 Jade, 

À l’heure qu’il est tu dois te faire un sang d’encre, mais rassures toi je vais bien. 

Samedi matin je n’avais pas oublié notre rendez-vous après mes cours de la matinée dans l’arrière-boutique de ton père. Mais à dix heures, alors que je donnais mon cours sur les molécules à mes élèves de quatrième, deux policiers sont entrés violemment dans ma salle, interrompant ainsi mes explications. Ils m’ont demandé de les suivre, mais il fallait que je finisse mon cours, sans cela mes élèves auraient été perdus, mais les policiers n’ont rien voulu savoir, ils m’ont embarqué de force, ne me laissant guère le choix, j’ai été contraint de les suivre sous l’œil ébahi de mes jeunes collégiens. A la vue de ces deux hommes, j’ai immédiatement pensé à la lettre que j’avais reçue quelques semaines auparavant, c’était une lettre du gouvernement me demandant de me rendre à la mairie au plus vite, bien sûr, je ne m’y étais pas rendu, et j’avais omis de t’en parler, pensant que cela n’aurait aucune incidence, mais il s’avère que si ; les policiers eux prennent ces choses au sérieux. Tu as dû t’inquiéter et m’attendre mais connaissant ton impatience tu as dû vite comprendre qu’il y avait un problème. Après mon arrestation on m’a collé dans un train, on ne m’a rien dit, donné aucune précision, j’étais dérouté, je ne savais pas où j’allais. J’étais avec d’autres gars, qui n’en savaient guère plus. Mais après trois jours de voyage nous sommes arrivés à Marseille, dans un camp militaire, c’est là que l’on nous en a dit davantage : nous étions là afin d’aider le pays dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre en Algérie. J’allais partir en bateau pour l’Algérie. L’Algérie, une si lointaine destination…Moi qui avais toujours rêvé de voyager, mais peut-être pas dans ces conditions… Nous allons nous battre, faire la guerre, et comme tu le sais, je suis un pacifiste moi, je n’ai pas l’âme d’un combattant, j’ai peur de la guerre, mais à la fois je ressens une certaine excitation à l’idée de partir vers l’inconnu. J’ai entendu dire que les paysages algériens étaient très beaux et que nous allons avoir chaud là-bas. Je sais, je voulais partir en voyage avec toi mais le destin en a décidé autrement et puis il ne s’agit pas d’un voyage touristique pour le coup. Je tâcherai tout de même de joindre des photos à mes lettres. J’aurais dû acheter une paire de solaire à ton père avant mon départ, le soleil y est brûlant d’après les autres. Ces derniers jours, n’auront pas été de tout repos. Tu me manques déjà atrocement; ton corps, ta peau, tes yeux et puis ton large sourire… Je sais que tu n’aimes pas me savoir loin de ta surveillance, mais tu n’as pas à t’inquiéter je suis essentiellement  entouré d’hommes, il y a très peu de femmes ici, à notre grand désespoir à tous, je te taquine, tu n’aimes pas que je plaisante à ce sujet, mais il va bien falloir résoudre ces problèmes de jalousie. Je te suis entièrement dévoué à toi depuis le premier jour que je t’ai vue sur ta bicyclette, tu avais 4 ans et demi je crois et j’en avais 5, tes bouclettes blondes dansaient au vent, tu étais radieuse, nous n’étions encore que des enfants mais qu’importe, pour moi rien n’a changé, de cet instant je me rappellerai pour toujours et j’y penserai chaque fois que cela sera nécessaire. J’entends ton rire éclater dans ma tête et sens ton souffle caresser mon visage. Je vais faire tout ce qui est en mon possible pour être fort, tenir, mais cela sera d’autant plus facile si je reçois de tes nouvelles, je te promets de t’en donner dès que j’en ai l’occasion. Mais promets moi de ne pas t’inquiéter, aies confiance, tout se passera bien.

Post-scriptum : J’espère que les affaires d’Ernest vont comme il faut, embrasse-le de ma part, dit à Jean que je m’excuse de ne pas avoir pris part à notre habituel partie de tennis du week-end, explique lui la situation, il comprendra. 

Peux-tu aussi tenir le collège au courant, dis leur que je reviendrai dès que cela me sera possible. 

Sois courageuse,
Je t’embrasse,

Ton Désiré 

Par Alexandre Henri

Le 6 juillet 1957, Marseille,

Il y a environ une semaine, je ne t’avais pas dit, mais j’ai reçu une lettre. Cette lettre disait que j’étais appelé du contingent et que je devais me présenter à la caserne militaire de Saint-Brieuc entre le 30 juin et le 3 juillet. Mais pour ne pas t’inquiéter j’ai préféré ne rien te dire, et ne pas me présenter, pensant qu’ils ne feraient pas attention à mon absence. Pourtant j’ai eu tort. Le lendemain du délai donné, c’est-à-dire le 4 juillet, il faisait très chaud, et nous avions fait l’une des pêches les plus rentables de toute la saison. Nous étions arrivés au Port du Légué depuis peu.

Il était environ 17h30. Mes collègues m’avaient autorisé à partir plus tôt que prévu car je voulais me faire une beauté avant de t’inviter au restaurant pour ton anniversaire. Mais, lorsque je me dirigeais vers ma voiture, j’ai été très surpris de voir une camionnette de police, car habituellement ils ne viennent jamais ici. Il y a trois gendarmes qui sortent de celle-ci et qui s’approchent vers moi. Ils me demandent mon identité puis quand ils l’ont sue, ils m’ont pris de force et m’ont mis dans le premier bus. Le trajet était long, et peu confortable. Nous avons mis environ 5 heures pour faire Saint-Brieuc – La Rochelle. Cela était dû aux multiples arrêts.

Arrivés à La Rochelle, nous sommes enfin sortis de ce bus, et nous avons enfin pu respirer de l’air pur. Tout le monde se questionnait sur ce qu’on allait faire et surtout sur où on allait. Nous ne connaissons rien. Pendant les trente premières minutes d’attente, je suis allé au phare de La Rochelle, à quelques centaines de mètres de mes camarades. Je me suis assis sur le petit muret, et j’observais pensivement la mer, en me remémorant les bons moments que j’ai passés avec toi. Pendant que j’étais dans mes pensées les plus profondes, j’ai senti une tape sur mon épaule, qui me fit sursauter. Donc je me retourne et je vois un colonel qui m’explique que je dois me rapprocher du groupe car nous allons avoir quelques informations. Je me dirige donc vers la foule, et apprends que nous allons repartir en bus jusqu’à la gare, puis après nous prendrons le train direction Marseille. Enfin un peu plus de clarté sur la situation.

Cela allait être une première pour moi, en 26 ans je n’ai jamais pris le train. Lorsque je l’attendais sur le quai, comme tous les autres, un gars qui a à peu près mon âge est venu me parler, puis nous nous sommes assis côte à côte dans le train. Nous avons eu des discussions très intéressantes, c’est un bon gars. Je n’ai pas vu le trajet passer et lui non plus. Il se prénomme Jean-Baptiste mais il préfère que je l’appelle Jean Bat’. Comme quoi on peut faire des bonnes rencontres.

Ça y est, nous sommes à Marseille depuis hier. On est tous passé sous la tondeuse et on a tous eu un uniforme militaire. Je pense que tu ne me reconnaîtrais pas. Nous avons aussi reçu de nouvelles informations sur ce qui allait se passer. On nous a dit qu’on allait prendre le Ferry pour traverser la Méditerranée afin d’arriver en Algérie. Et quand nous serons là-bas, nous aurons de nouvelles informations.

Je n’ai jamais fait d’aussi grande traversée malgré ma passion pour la mer et les bateaux. Je pense qu’on va bien se marrer durant la traversée, du moins, je l’espère. Cependant j’ai quand même une petite boule au ventre. Je vais être séparé de toi pendant je ne sais combien de temps. Rien que d’y penser j’en ai presqu’une larme à l’œil. D’ailleurs, je ne sais même pas si je reviendrai… Je garde précieusement le médaillon que tu m’avais offert lors de notre première rencontre afin d’avoir un souvenir matériel de toi. Sache que tu me manques, et que tu vas me manquer un peu plus chaque jour. Je vais essayer de t’écrire le plus rapidement et le plus possible. Porte-toi bien, je t’aime.

Ton Roger.

Par Ingrid Desbois

 Ma très chère Jeanne, Mardi 15 mai 1955

Comment te décrire ce que je ressens en cet instant ? Étrangement, aucune peur, juste une certaine appréhension du voyage et de l’inconnu.  Ne te méprends pas, tous ces mois passés loin de toi me paraitront interminables. Mais moi le simple pêcheur du petit port du Légué sans aucune ambition, vais enfin prendre sa vie en main et découvrir le monde.

Je t’écris du fond d’un wagon de marchandises, entouré d’hommes de mon âge. J’ai sympathisé avec un certain Vincent. C’est un vrai passionné de voyages et de nouvelles découvertes, il est intarissable. Ce sera son troisième voyage en Algérie. Il m’a décrit la chaleur étouffante, le bruit perpétuel dans les rues, l’odeur des épices … Je suis sûr que vous vous entendriez très bien, il est très cultivé et adore la cuisine tout comme toi.

Malheureusement, d’autres gars de notre wagon s’en sortent moins bien que moi. Ils ont beaucoup de mal à supporter ce voyage interminable. Certains portent les mêmes vêtements depuis plus de trois jours  et une odeur nauséabonde commence à s’installer. Pour ma part, l’odeur ne me gêne pas vraiment, comparée à celle de la cale du bateau.  Plusieurs d’entre eux ont décidé de fuir pendant notre escale à Marseille. Je pense que c’est une mauvaise idée, mais je préfère me taire. Tu sais que je déteste les conflits …

Je voulais également m’excuser pour ne pas t’avoir prévenue de mon départ plus tôt. La réquisition s’est faite si rapidement. J’avais bien évidemment reçu un courrier m’informant de ce décret sans y avoir vraiment prêté attention. Je devais me rendre sur le bateau de pêche où m’attendaient de pieds fermes Simon et Yvon, le jour où j’ai reçu la lettre. Après deux semaines intensives de pêche, nous avons débarqué le poisson. Nous sommes ensuite comme à chaque fin de marées, passés prendre un verre au café du Port. C’est là que nous avons croisé les gendarmes qui nous ont informés de notre départ imminent. Ils nous ont juste laissé le temps de rentrer chez nous, prendre quelques affaires et nous voilà partis pour la gare de St Brieuc. J’ai longuement négocié pour que nous fassions un détour par ta ferme mais sans succès. J’espère que tu ne m’en veux pas trop, tout cela s’est fait contre ma volonté.

Je m’excuse encore et j’espère que tout va bien à la ferme. Tu me manques chaque jour un peu plus, ta peau dorée, ton odeur sucrée, tes seins fermes…  Le souvenir de nos tendres baisers et de nos nuits passionnées me réchauffe le cœur. N’oublie pas que je t’aime et que malgré ma hâte de découvrir ce pays, tu es dans chacune de mes pensées. J’aimerais qu’à mon retour, tous ces problèmes d’adultère soient réglés. Ne m’en veux pas s’il te plait, mais je me suis même pris à rêver du décès de ton mari, François. Tu dois me trouver détestable mais il fallait que je te le dise.

Je t’aime.  Ton Roger.

Par Jonathan Pouille 

Bonjour Michelle,

Je t’écris cette lettre pour te dire que ce matin lorsque je sortais le pain du four de la boulangerie, des gendarmes sont arrivés avec un ordre qui disait que je devais réunir mes affaires et me rendre a la gendarmerie de Saint-Brieuc. Je suis donc allé à la maison pour prendre quelques affaires. Lorsque je me suis rendu à la gendarmerie les gendarmes m’ont vite fait comprendre que je devais me rendre à la gare et que le voyage n’allait pas être de tout repos. Actuellement il est 15h et je ne sais pas ce que je fais sur ce quai de gare sous cette pluie battante. Les gendarmes ne décrochent pas un mot et les autres hommes présents sont dans le même cas que moi, nous sommes dans l’ignorance, tous ce que nous savons c’est que nous nous rendons à La Rochelle pour y prendre un train direction Marseille. Pourquoi Marseille? Qu’allons nous faire là-bas? Je ne sais pas, tout ce que je sais c’est que tes beaux yeux et ton joli sourire vont me manquer, ton fort caractère et tes crises de nerfs aussi. Ma chérie je veux que tu continues d’assister mon père à la boulangerie et que tu continues de distribuer le pain aux villageois, rien ne doit changer dans ta manière de travailler.

J’écoute des conversations de certains hommes et j’entends parler d’Algérie, que nous sommes soit disant convoqué pour aller combattre en Algérie. Ne serait-ce que des « on dit »? Je ne sais pas mais j’ai tout de même peur, peur de l’inconnu, peur de devoir tuer. Pour l’instant ne dis rien aux enfants avant que je n ‘en sache plus, dis leur juste que je suis parti avec un ami prendre un peu de vacances.

Nous sommes enfin arrivés à La Rochelle et nous ne savons toujours pas exactement ce que nous allons faire. Dans le train de Saint-Brieuc à La Rochelle c’était difficile, nous étions énormément pour très peu de place. Nous étions tous serré les uns aux autres et avions que très peu d’espace. Malgré cela, dans le train j’ai pu discuté avec un Henri qui disait que ce voyage ne le dérangeait pas car il n’avait aucune famille et qu’il était heureux de faire ce voyage vers l’inconnu. Ma chère Michelle, explique la situation à mon père s’il te plaît, il doit se poser des milliers de questions auxquelles tu pourras, grâce à cette lettre, y répondre quelque peu. Je dois te laisser maintenant Michelle, je te renverrais une lettre lorsque j’en sais plus. Je t’aime Michelle

Par Lisa Calandre

François Ogramphia  A Roger Guenouk

A Jugon les Lacs  Le 3 août 1956

Mon cher ami Roger,

 Je t’écris cette lettre pour te dire que je suis dans un train dont la destination m’est inconnue… Je n’ai rien compris à ce qui se passait. C’était hier soir, très tard, je venais de finir de manger quand j’ai vu deux gars de la police débarquer dans la cour de la ferme et ils sont rentrés dans la maison sans même frapper. Ils m’ont tous les deux chopé par les bras et m’ont dit que je devais partir pour servir la partie que je devais lui faire honneur. J’ai sur le coup tellement eu peur que je n’ai osé rien dire, rien faire, ni même contester la façon violente dont ils m’avaient emmené. Je suis terrifié Roger… j’ignore si c’est ton cas également, si tu as vu des flics débarquer chez toi et te retirer de ta famille. Au moment où je t’écris cette lettre, les gars qui sont avec moi dans le wagon du train ont l’air tous aussi tristes. Sauf un peut-être qui a le sourire aux lèvres et qui semble content d’être là. Il me donne la chair de poule. Dehors il fait très beau. On a ouvert certaines fenêtres car avec cette chaleur d’été on est comme dans une fournaise ! Je suis en sueur et pour le coup je ne peux même pas me changer, les deux policiers ne m’ont pas laissé le temps de prendre grand-chose pour ne pas dire rien…

Je suis fatigué à force d’être toujours aux aguets au moindre arrêt du train car oui il y en a beaucoup. C’est à cause de gars qui tentent de s’enfuir en arrêtant le train, j’en ai vu certains courir sur la voie pour échapper aux flics… certains y sont parvenus, les autres se sont fait matraquer comme jamais. J’ai pensé moi-même le faire mais si je n’arrive pas à m’échapper j’ai bien trop peur de la sentence… Je ne sais pas pourquoi mais depuis aujourd’hui je ressasse plein de souvenirs comme si c’était la dernière fois que je me rappelais ma vie que j’avais, pour laisser place à la nouvelle à la sortie du train… Je me remémore nos moments quand on était gosses quand on volait dans la boulangerie du coin et qu’on se goinfrait de bonbons caché derrière l’étable… Pour le coup on était des amis inséparables ! Je me souviens de toutes nos conneries d’adolescents aussi… quand tu faisais le mur pour venir me chercher et sortir nous amuser… Roger mon ami, je prie pour que toi, tu aies pu avoir la chance de t’en sortir, de t’être caché, d’avoir fuis, de ne pas être dans un train qui t’emmènerais en terrain hostile ! J’ai une boule au fond du ventre je ne peux pas te la décrire mais c’est comme si je pressentais que nous allons tous être en périls que le danger est tout proche et que nous allons tous devoir compter les uns sur les autres. Il y a des gars dans le train qui disent savoir où on va et ce qu’on va faire, surtout celui au large sourire, celui qui a l’air content d’être là… Il prétend qu’on part en Afrique du Nord, que ce qui nous attend c’est de prendre les armes et d’honorer la France. Quand il a dit ça, il s’était levé de son siège et avait presque commencé à crier dans notre wagon… L’homme qui était en face de moi et qui avait l’air triste s’est mis à pleurer et murmurer un prénom entre ses sanglots. Je suppose que c’était celui de sa femme ou bien de sa fille… j’ai envie de pleurer aussi mais moi je me retiens, j’ai pas envie de passer pour un lâche auprès de celui qui est content d’être là, j’ai peur qu’il me frappe en me disant de me reprendre comme il l’a fait pour le gars en face de moi…

A la ferme, chez moi, derrière l’étable que tu connais si bien, j’ai mes économies cachées au fond à droite sous une planche. Tu trouveras facilement c’est là où se trouve la réserve de foin. Et donne cela à ma mère elle est seule à la maison, elle dormait lorsque je me suis fait prendre donne lui mes économies pour qu’elle puisse vivre. Et si un jour je ne reviens pas et que toi tu es resté j’aimerais que tu prennes soin de ma mère. J’espère qu’elle ne sera pas de trop pour que tu puisses tout de même continuer à t’occuper de ton père…d’ailleurs j’espère sincèrement qu’il va mieux. Je prie chaque jour pour lui,

 Ton fidèle ami, François.

Par Manon Décamps

François Quéré

6 rue de Bagatelle, Plérin 26 avril 1952 

 
Ma belle Annie,
Je me dois aujourd’hui de t’annoncer une bien triste nouvelle. Je te laisse la lourde responsabilité du travail à la ferme car ce soir, et dans les prochains jours, ou les prochains mois, je ne pourrai me tenir à tes côtés. Je suis désolé de devoir repousser nos fiançailles qui me tenaient tant à cœur, crois-moi. Lundi, dans l’après-midi, j’allais pour te rejoindre à ton café. Je marchais en pensant à la jolie robe orangée que tu portais. J’ai soudain vu une camionnette blanche s’arrêter sur ma droite et des hommes en habit de gendarme en sont sortis, remplis de haine et de rage. Je n’ai pas eu le temps de ramasser mon Paul Eluard qui venait de tomber de mon sac en toile, j’étais déjà dans leur véhicule. Dans cette camionnette, une dizaine d’autres gars de mon âge me regardaient d’une façon étrange. Je sentais dans leur regard un désarroi total. J’ai alors pensé à hier soir. Je me souviens de toute notre discussion sur nos soucis, nos joies et sur tous les sujets qui nous passaient par la tête. Je me rappelle du bon repas que tu m’avais préparé, copieux mais pas trop, et accompagné d’un bon vin. Un poulet parfaitement cuit et de délicieux légumes . La lumière tamisée du soir m’éclaire encore le cœur et ta voix qui sonne toujours dans ma tête me rappelle cette année de bonheur. On parle dans le camion de l’Algérie. Pourquoi ? Je n’en sais pas plus que ces dix autres appelés qui eux aussi s’interrogent sur la durée de ce « voyage ». Je te dis « voyage » mais je ne sais même pas où je vais réellement ni pourquoi faire. Certains parlent de maintien de l’ordre, mais ça signifie quoi ? Tout ce que je peux te dire pour l’instant c’est que nous sommes dans un train nous conduisant dans un camp d’entrainement militaire à Marseille, tu pourras répondre à ma lettre à l’adresse de ce camp. Les autorités vont te la communiquer.
Je t’avoue que j’appréhende l’arrivée. L’entrainement va sûrement être rude et cela m’angoisse. Mais j’appréhende aussi l’ambiance, sera-t-elle froide, détendue ? Aurons-nous assez à manger ? Et puis, il y a le bateau. C’est vrai, ce sera la première fois que je vais le prendre, c’est angoissant. Comment va se dérouler notre traversée ? En tout cas, je me pose beaucoup de questions et j’espère que tout va se passer dans des conditions convenables.
Ma chérie, je ne veux pas t’inquiéter plus que ça, je te demande juste de prendre soin de toi et de la ferme, si tu n’as pas trop de travail, Henri va t’aider. Je sais que tu dois te faire un sang d’encre au moment où tu lis cette lettre et j’en suis terriblement désolé.
Je te promets de te donner autant de nouvelles que je pourrai. Je t’aime et je ne t’oublie pas.

 Ton François qui pense fort à toi.

Par Maxime

 Ma Marie,

Je n’ai pu t’en parler, je n’en ai pas eu la force. Il y a de ça une semaine et un jour : un samedi précisément , le genre de samedi où on a trop traîné au lit , décidant après de longues hésitations, d’aller, tasse de café à la main, chercher le courrier . Après la dure traversée des quelques mètres de mon allée, et la récolte des précieux fruits, je rentrai, et déposai le courrier dans l’entrée. Le soir, l’ennui me gagnant, j’ai décidé d’ouvrir les quelques lettres. Rien de spécial : des factures, de la paperasse, une lettre de tata Huguette en vacances profitant en Provence de la fin de l’été. Mais lorsque j’ouvris la dernière enveloppe, je me coupai, et une goutte de sang tomba sur la lettre à côté d’un REQUISITIONNÉ en lettres majuscules. Je ne pus m’empêcher de sourire en remarquant que ce mot, était exactement de la même teinte que la tache sur le papier. Ne voulant t’affoler, et gâcher notre soirée du dimanche, je te l’ai caché. Cette nuit-là, malgré ta présence à mes côtés, je ne pus dormir. Je ne savais quoi faire, je ne réalisais pas l’ampleur de cette lettre, et après une longue réflexion je pris la décision de continuer comme si de rien était ma vie.

Le lundi, je fis cours à mes élèves de CM1, tout comme le mardi et le mercredi matin, passant de délicieux moments avec toi le mercredi après-midi. Mais, le jeudi, juste après la récréation de 10 h alors que j’interrogeai Benjamin sur la table de 4, on tambourina à la porte. Fronçant les sourcils, je dis d’entrer, deux gendarmes, sans aucune considération pour les enfants, me dirent de m’amener … oui de m’amener, c’est ce qu’ils ont dit. Foudroyé par la surprise, je fus incapable de bouger. Ce qui se passa ensuite fut terrible, les deux gendarmes avancèrent dans la salle, m’agrippèrent chacun par une épaule et me poussèrent sans ménagement vers la sortie. Mathieu, me demanda si j’étais un voleur, Theo, lui, dit de vilains mots aux gendarmes , d’autres pleuraient … Et Benjamin, restait planté devant le tableau, ne comprenant pas pourquoi il ne pouvait finir de réciter sa table de 4.

On m’emmena jusqu’ à la gare et me fourra dans un train qui partit aussitôt. Je t’ai écrit cette lettre à La Rochelle durant une escale. Apparemment, dans un premier temps, notre destination sera Marseille et puis ensuite l’Algérie pour défendre la géographie de notre belle France que j’enseigne à mes élèves.

Bernard

Par Pénélope Clouard

Anne-Marie, ma tendre moitié,

Comme tu as dû le remarquer, je ne suis pas rentré à la maison ces derniers jours mais c’est contre ma propre volonté ! Pierrot a déjà dû te raconter ce qui s’est passé, du moins j’y comptais. Tu n’as pas pu le croire, bornée comme tu es, et tu as sûrement dit quelque chose comme « quand je le retrouverai celui-là, il passera un sale quart d’heure !»

Eh oui, depuis trois années que nous sommes ensemble, je ne t’ai pas sorti une seule excuse bidon ou menti une seule fois ! Mais là, je te le répète, c’est indépendant de ma volonté.

Commençons par le début ma colombe. J’ai reçu, il y a quelques jours une lettre disant qu’il était temps que je fasse mon service militaire. En Algérie.

Je n’ai pas voulu t’en parler pour que tu ne t’inquiètes pas et que tu ne fasses pas une autre fausse couche, je te sens si fragile. Mais aussi parce que je n’avais pas l’intention d’y aller. Bien sûr je n’ai pas pensé à déserter non plus, je suis un honnête citoyen. Mais il fallait que je termine la saison, les clients comptent sur moi. Je t’entends me dire « Non mais quel inconscient ! »

Évidemment, tu as raison, je n’ai pas pris conscience que je ne te reverrais pas avant deux longues années ou même plus du tout, que j’aurais dû te dire au revoir une dernière fois, que j’aurais dû embrasser ton ventre rebondi encore plus passionnément pour nous porter chance, ma douce…

Reprenons. Il était à peu près quatre heures du matin en cette mi-juin 1957, dehors il faisait encore doux et j’entendais les oiseaux roucouler depuis quelques minutes, je venais de finir ma pâte à pain et je commençais à rouler mes croissants pour les cuire pendant que Pierrot faisait la pâtisserie. C’est dans ces eaux-là que les gendarmes ont débarqué dans le fournil et m’ont sévèrement reproché de ne pas m’être présenté la veille au commissariat.

Tu me connais, j’ai essayé d’argumenter comme quoi je ne pouvais pas laisser Pierrot tout faire, il fallait mettre le pain et les croissants au four, et les livraisons, et la fin de la saison, et… Mais ils n’ont rien écouté et m’ont saisi par les bras. Alors je me suis débattu en pensant à toi et à notre bébé. Ils m’ont assommé. Mais ne t’inquiète pas, ton nounours va bien, ce n’est pas une petite bosse qui va le tuer ! Et heureusement avec ce qui m’attend…

Maintenant je suis dans un camion, on m’a dit qu’il allait vers la Rochelle, on est plusieurs dans mon cas mais peu dans ce camion se sont fait assommer ! Là encore je te vois me dire « Il n’y a pas de quoi être fière mon coco ! » Mais qu’est-ce que tu veux, c’est mon principal défaut, moi-même je le reconnais que je suis un peu grande gueule comme toi tu es soupe au lait.

J’ai entendu parler du colombier militaire d’Alger, je vais essayer de trouver quelqu’un de gradé à Marseille pour lui parler de notre passe-temps de colombophiles, dresser les oiseaux ! J’espère ainsi finir à la messagerie et te revenir indemne de corps et d’esprit. J’espère aussi retrouver en rentrant un jeune enfant en pleine forme qui saura tout de moi à travers toi.

Je te renvoie, dès que je sais, une adresse pour que tu m’écrives. J’attendrai tes lettres impatiemment et je t’en renverrai quand on me le permettra. Je suis dans l’attente, je ne sais pas du tout où je serai demain, ni après. Mais je pense à toi et je n’angoisse pas, mon rayon de soleil.

Tu me manques énormément, je t’enverrai des idées pour le prénom de notre enfant, garde le, je t’en conjure, quitte à rester alitée, je t’enverrai ma mère s’il le faut, elle sait y faire. Ma prochaine lettre sera pour elle. Ne t’en fais pas elle saura s’occuper de toi, même si elle t’a toujours paru un peu sévère, c’est une femme pleine de cœur, Après tout elle m’a bien élevé moi !

Ton amant, ton aimé, ton mari. Hubert.

par Pauline Rault 8 novembre 1954 à proximité de Marseille.

Ma Marianne, ma bien aimée,

Je ne cesse de me demander ce qu’il m’est arrivé. Je t’écris de mon wagon maintenant. Nous sommes entassés comme du bétail. La buée sur les fenêtres nous laisse imaginer le froid glacial qu’il fait dehors et la chaleur insupportable qu’il fait ici, à l’intérieur. Nous sommes les uns sur les autres. Il y a une semaine, j’ai reçu une lettre de l’armée me convoquant à la mairie. « Maintien de l’ordre à la suite des attentats du FLN en Algérie durant la Toussaint Rouge, le 1er novembre 1954. Se présenter le plus rapidement possible à la mairie de Saint Brieuc. » qu’elle disait, cette lettre. Non Marianne, je n’ai pas voulu t’en parler. Je ne pouvais m’imaginer te l’annoncer, je ne me voyais pas te quitter. Toi, ton visage si doux, tes traits si purs, ta voix suave et ton regard se posant sur moi sous lequel je me sentais protégé. Puis me voilà une semaine plus tard dans ce fichu wagon, rempli de gars qui ignorent ce qui les attend là-bas. Ces gars-là disent que ce qu’il se passe en Algérie est à craindre. L’un m’a raconté son arrestation, je me rends compte que j’ai été bien épargné par rapport à certains. Il parait que nous nous rendons à Marseille. J’ai peur Marianna. J’aimerais tellement pouvoir me réveiller et voir que tout cela n’est qu’un cauchemar.

Je ne cesse aussi de repenser à mon arrestation. Oui, mon arrestation. Je me rendais au cabinet, lundi dernier, mon premier client était à neuf heures. J’étais en avance alors j’ai pris le temps de m’arrêter en descendant la rue Baratoux devant le petit tapissier que tu aimes tant. Le Voltaire que tu avais repéré et tant voulu était toujours dans la vitrine. Je pensais à toi, au sourire béat qui s’était dessiné sur ton visage lorsque nous avions vu ce fauteuil pour la première fois. C’est à ce moment-là que les flics m’ont attrapé. Ils m’ont traité comme un de ces voyous, donné des coups de pieds, m’ont insulté. Je leur demandais seulement un jour. Un jour de plus pour profiter de ce qui aurait pu être mes derniers instants avec toi, et faire de nos Adieux un moment que tu n’aurais pu oublier. Ils m’ont chopé par le col, et balancé dans leur fourgon. Ils m’ont déposé à la maison « 5 minutes, pas plus » histoire que je prenne quelques affaires. Je priais pour que tu ne sois pas encore partie au travail. Personne n’a dû entendre ma demande, tu n’étais plus là. J’ai pris quelques changes, le bouquin que tu m’avais offert pour mes 21 ans (le trajet risque d’être long) puis quelques feuilles de papier ainsi qu’un stylo. J’ai emporté avec moi le foulard que tu portes dans tes cheveux le dimanche. Il sentait bon, il était beau, c’était ton foulard. 5 minutes plus tard, j’étais parti en direction de la Gare.

Le pire dans tout cela c’est ce remord, le reste à côté ce n’est rien. Ce remord de t’avoir laissé seule, sans un au revoir. Si je t’avais prévenue à la réception de la lettre, nous aurions pu nous préparer à mon départ et organiser un repas tous les deux. Je t’aurai invité au petit restaurant de la place Quinquaine, ton préféré. Je t’aurai rassurée, serrée dans mes bras, couverte de baisers. C’est de ma faute, je m’en excuse Marianne. Je m’en veux tellement de t’avoir caché cette foutue lettre, si tu savais. 

Je vais de demander deux choses Marianne. Dis à mes parents que je vais bien et prends soin d’eux comme tu sais le faire. Je te demande aussi de faire attention à toi et de ne jamais pleurer. Je veux que tu sois forte, que tu penses à tous les bons moments que nous avons passé ensemble.

De mon côté, je serais aussi prudent, pour toi, pour notre futur.

J’essaierais de t’envoyer une lettre dans les semaines à venir.

Je t’embrasse tendrement,
ton Charles qui t’aimes.

Par Sara Le Guen Ghazazaoui

Madeleine,

Toi qui étais partie à la campagne pour voir comment se portaient mes parents et moi, moi… Moi, je suis parti pour l’inconnu. Je te laisse seule sans aucunes explications…

Alors voilà, je vais t’expliquer ce qui m’est arrivé. J’étais dans la douche vers 4h du matin pour aller à la boulangerie, quand des coups très violents ont résonné sur ma porte. Je n’y prêtais pas vraiment une attention particulière croyant que c’était chez la petite dame de notre palier. Malheureusement pour moi, pour nous, les coups sur ma porte étaient bien pour moi ! Ils ont quand même réussi à casser ma porte mine de rien… Entendant tout ça, je courus m’habiller. Jamais je ne m’étais habillé aussi vite. Les cheveux encore dégoulinants, les vêtements humides, les dents pas encore lavées je me précipitais vers l’entrée. Quand tout à coup, des hommes en uniforme de gendarmes m’attendaient de pied ferme. Ils m’ont d’abord demandé mon nom et m’ont ordonné d’aller préparer quelques affaires pour une durée indéterminée. Tu sais comment je suis, moi, qui arrive toujours à garder mon sang-froid et bien pour une fois ce fut impossible. Je tremblais, j’étais angoissé, je ne savais pas où j’allais ni pour combien de temps ni si j’allais te revoir dans pas longtemps, dans longtemps ou même jamais. Cette idée était inconcevable. Je me ruais alors dans ma chambre. Je pris alors du papier pour pouvoir garder contact avec toi mon amour et quand je voulu l’attraper dans la table de nuit la photo de nous deux y était posée. Tu sais la photo où nous sommes sur la plage assis. Tes beaux cheveux frisés et dorés volaient à cause du vent. Tu rigolais encore et encore et moi toujours à te regarder d’un air protecteur et amoureux. Il n’y avait personne ce jour-là à la plage, le temps était tellement venteux que les gens n’avaient pas voulu se risquer à y aller alors que toi toujours prête à sortir et à profiter des petits moments, tu avais absolument voulu y aller. A longueur de temps, tu me répétais qu’il fallait profiter de la vie et bien là maintenant, je regrette de ne pas avoir fait assez de choses avec toi. Je pars pour je ne sais combien de temps et je te promets que si je reviens nous profiterons de la vie ensemble, je ne te lâcherais plus. Celle-ci en aura subit des choses avec nos déménagements et l’usure. Cette photo je la prends avec moi j’espère que tu ne m’en voudras pas mais je pourrais la regarder autant que je veux en me rappelant tout ça.

J’ai ensuite été amené dans un fourgon jusque la gare de Rennes et là, une multitude de garçons de mon âge étaient là. Ils n’avaient pas l’air rassurés ce qui moi m’aidait à garder mon calme. J’entendais des rumeurs comme quoi nous prenions le train pour La Rochelle mais après, personne n’avait l’air d’être au courant… Pendant ce trajet, j’ai essayé de dormir mais c’était mission impossible. J’ai donc pensé à toi sans cesse et me demandais comment tu allais te débrouiller sans moi. Ça je ne le saurais pas maintenant en tout cas.

Le train arrive vers La Rochelle nous devons tous descendre. Je vais te laisser, si tu veux vas vivre à la campagne avec mes parents pour ne pas que tu sois seule dans notre appartement. Prends soin de toi, rassures ma mère.

Je te fais la promesse de revenir le plus vite possible.
Ne m’oublie pas…
Je t’embrasse tendrement,

Charles.

par Juliette Gougeon-Morin

De Julien Moré Le 15 Octobre 1957

A Joséphine Deschamps

Ma chère Joséphine,

Je suis dans le regret de t’annoncer que nous allons encore une fois être séparés. Mais cela n’est pas dû à mon travail, je ne sais donc pas pour combien de temps je serai absent. Je sais que mon travail au sein de la marine marchande ne te plaît pas à cause des contraintes que cela nous impose à tous les deux. Entre mes voyages en Amérique, Inde et Afrique nous ne nous voyons pas beaucoup si ce n’est qu’un ou deux jours entre chaque escale que je fais ici au port du Légué, une fois par mois. Je sais que cette situation ne te convient plus. Au début de notre relation, il y a un an et demi, cela me plaisait parce que n’était pas une relation comme les autres. Je me souviens à chaque fois que je rentrais je ne savais pas si tu allais être là, au comptoir de ton bar, qui surplombe le port avec ces jolies nuances de bleu sur sa devanture et l’odeur sublime du café que tu torréfies toi-même. Fidèle à tous mes retours tu étais là à m’attendre avec ce magnifique sourire qui te qualifie si bien. Cela me réconfortait et me rassurait des sentiments que tu avais pour moi. Mais lorsque tu m’as annoncé, il y a deux mois, que tu ne supportais plus cette situation cela m’a complètement anéanti car pour moi être marin, comme l’a été mon père, était la chose la plus importante de ma vie. Il m’a fallu du temps pour réfléchir car j’étais complètement perdu, mes sentiments et mon devoir d’être marin s’affrontaient à l’intérieur de mon cerveau.

Une nuit, alors que je n’arrivais pas à dormir, je ne suis mis à penser à tous les moments que nous avions passé ensemble. Notre rencontre a eu lieu le mercredi 21 mai 1955. Je rentrais d’un long voyage vers l’Inde. Lorsque cet après-midi-là je suis rentré dans ton café, la première chose que tu as fait c’est me sourire. Tu portais ta robe rose pale, celle qui a un petit nœud derrière, par-dessus tu avais ton tablier blanc. Tes cheveux étaient relevés sur ta tête grâce à un chignon. La première chose que j’ai remarquée sur ton visage c’est d’abord ton sourire après ce sont tes yeux verts dans lesquels je me suis égaré quand tu es venu m’apporter le café que j’avais commandé. Je me souviens de cet après-midi et de cette soirée où nous avions discuté jusqu’à deux heures du matin alors que nous pensions que cela faisait moins d’une heure. Puis lors de mes escales, qui suivirent, et de leurs nuits.

Je me suis dit, après mûre réflexion, que mon travail  comptait moins que toi. Tu es une femme magnifique tant par ton physique que par ta gentillesse débordante. J’ai donc décidé d’arrêter mon travail pour toi. Alors que j’allais te rejoindre au café ce matin, vers 9 heures, trois gendarmes m’ont  interpellé puis m’ont envoyé à la gendarmerie où j’ai rejoint des dizaines d’autres hommes qui avaient à peu près le même âge que moi. La seule chose que l’on m’ait dis c’est le mot « Algérie». Est-ce quelque chose qui nous sera attribué ? Est-ce ma destination ? Je ne sais pas ce que c’est ni à quoi cela ressemble. Là au moment où je te parle je suis dans un train. Je ne sais pas où je vais ni pourquoi. Cela m’inquiète mais les camardes qui partagent avec moi le wagon essaient de me faire penser à autre chose. Du coup je pense à toi, à ton merveilleux sourire, à ton regard vert  magnifique, et ton rire communicatif. Pour l’instant cela me suffit  pour me faire oublier mon inquiétude. J’espère te revoir au plus vite car nous avons encore beaucoup de choses à vivre ensemble. Je suis certain d’une chose, tu es mon futur, mon avenir. Si te revoir ne m’ait pas possible  je t’enverrai des nouvelles dès que possible.

Pendant mon absence pourrais-tu prendre des nouvelles de mes parents et de mes sœurs ? Je me soucie d’eux, surtout de mon père car il est inquiet de voir son seul fils partir et de ne pas savoir quand il va revenir. Dans ce cas si tu as de leurs nouvelles pourrais-tu me les communiquer ? Donne-moi aussi de tes nouvelles car je ne pense pas pouvoir survivre sans cela.

A très vite mon amour.

Julien Moré

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