Lycée Freyssinet

Marseille, le 11 avril 1956 par Elisa Bullio

Chère Jeannine,

Au moment où je t’écris, nous venons d’arriver à Marseille et nous attendons à présent d’embarquer sur le paquebot qui doit nous emmener en Afrique, après avoir passé la nuit dans la caserne d’une petite ville près de Marseille. Autour de moi, tous les autres gars sont en train d’écrire une lettre à leur fiancée ou à leur famille, et je profite donc, moi aussi, de cette courte pause qu’on nous offre, pour te donner de mes nouvelles et te raconter ce qui m’est arrivé depuis que je t’ai quittée.

Après que les policiers sont venus me chercher chez nous, pendant que tu me préparais à manger et que je corrigeais les copies de mes élèves, un fameux de Zola, ils m’ont fait monter dans un camion où étaient déjà embarqués une dizaine d’autres jeunes hommes qui, comme moi, venaient de se faire arrêter. J’aurais voulu pouvoir prolonger mes adieux et avoir l’occasion de te dire tout ce que j’avais sur le coeur, mais ils ne m’en ont pas laissé le temps, et j’étais tellement en colère de me faire ainsi embarquer, de devoir te quitter et aller à la guerre alors que je n’étais revenu de mon service militaire que depuis quelques mois seulement, que les mots ne parvenaient pas à sortir. D’ailleurs, je n’étais pas le seul dans cet état: les autres étaient tout autant en colère que moi. Certains, dans mon cas, venaient eux aussi de finir leur service et pensaient en avoir fini avec les armes, d’autres venaient de se marier, de s’installer… J’ai même rencontré un homme qui venait à peine d’ouvrir son cabinet médical et d’apprendre que sa femme était enceinte. Il ne sait même pas s’il reviendra à temps pour la naissance de son enfant. Personne ne s’est donné la peine de nous dire combien de temps on allait rester là-bas. Les autres gars sont tous persuadés que l’Algérie obtiendra bientôt son indépendance. Moi-même je n’avais pas suivi de très près les évènements qui se déroulaient là-bas et je n’étais donc pas vraiment au fait de ce qui m’attendait. Mais d’après ce que les autres m’ont raconté, je commence à être du même avis qu’eux. S’ils ont raison -ce que j’espère-, je serai de nouveau auprès de toi d’ici quelques mois. Tu verras, ça passera vite. En attendant, continue de bien t’occuper de ton magasin. De mon côté, je fais toujours quelques croquis dès que j’ai un moment de libre. Avant de partir, j’ai heureusement pensé à prendre avec moi un petit carnet, et j’y dessine les paysages que nous traversons, les visages des autres soldats, et puis le tien, bien sûr… Je t’en envoie quelques-uns en même temps que cette lettre, afin que tu partages avec moi toutes ces choses que je vois, et que nous soyons ainsi un peu réunis malgré tout… Mais revenons à la suite de nos aventures.

Le trajet en camion jusqu’à la gare n’a pas duré très longtemps. Une ou deux heures, tout au plus. On nous a fait monter dans un train. Il y a eu quelques vaines tentatives de révolte de la part des soldats en colère, mais elles ont toutes été calmées par les forces de l’ordre. Il semble évident qu’aucun d’entre nous n’a envie d’être là.

Le voyage en train a été long et éprouvant. Surtout pour les hommes chargés du bon déroulement des choses. Toutes les dix minutes, un incident survenait. C’était soit un des soldats qui tirait l’alarme de sécurité, arrêtant ainsi le train, soit des groupes entiers qui entreprenaient de se révolter (de nombreuses vitres ont été brisées), ou encore des manifestations de civils dehors, des familles de soldats embarqués, des jeunes hommes qui s’étaient enfuis pour ne pas connaître le même sort…

Nous sommes finalement arrivés à Marseille ce matin, après deux jours de trajet. Nous avons déjà été répartis en différents groupes, et nous attendons à présent d’embarquer sur le paquebot.

Je vois les gens s’agiter autour de moi. Je crois que nous allons partir. Je te laisse, ma chère Jeannine. Je pense très fort à toi.

Ton fiancé qui t’aime,

Guillaume

 

A Marseille, le 18/04/1956 par Ana Bouhier

Chère Florence,

Je me souviens encore de cette matinée d’hiver, j’étais en train de m’occuper de ma boucherie qui se trouve à côté de notre domicile ; pendant ce temps, toi, tu  préparais le petit déjeuner dans la maison. Il faisait froid dehors, très froid, il y avait du verglas sur les routes. Je me rappelle de tous les détails de cette matinée pas comme les autres, et plus précisément du moment où le téléphone a sonné à la boucherie. Je me demandais justement qui ça pouvait être à une heure pareille : 9h du matin, ce n’était pas habituel. Il s’agissait du commissariat, je peux même te redire mot par mot ce qu’ils m’ont dit : «  Monsieur Delaporte, il vous reste moins de 10 minutes avant qu’on vienne vous chercher pour partir à la guerre, préparez vos affaires. » J’étais sous le choc, je ne ressentais aucun sentiment, j’avais juste compris que je te devais te quitter. J’ai couru comme un fou jusqu’à la maison, pris un sac, quelques affaires, sans oublier notre photo qui était posée sur ta table de nuit. J’ai juste eu le temps de te faire un bisou, et de te dire «  au revoir » Et maintenant nous sommes entassés dans le train à destination de Marseille.

A La Rochelle, un groupe de soldats est descendu manifester sur le quai de la gare, ils ont été rappelés, une vraie misère pour eux, après 24 mois de service, les voilà repartis à la guerre ! En ce moment je suis assis sur mon lit, il nous reste quelques instants avant de quitter la terre ferme, je prends donc le temps de te dévoiler mes sentiments : mon angoisse, mes peurs, ma tristesse. Je me pose tellement de questions : comme vais-je faire pour vivre sans toi mon amour, je penserai à toi à chaque instant, chaque minute. J’espère que notre amour pourra résister à cette distance, à ce tragique événement. Je me sens mal de te savoir si loin de moi, de me dire qu’en cas de problème je ne serai pas là, de ne pas pouvoir te serrer dans mes bras.

Ton cher époux, Etienne Delaporte.

Je t’aimerai tout au long de ma vie, je t’embrasse.

Etienne.

 

Ma chère Anna,  mon amour, par Anna Hamon

Je suis assis dans le train, je t’écris depuis ma place côté fenêtre où je vois le paysage défiler. Tandis que je m’éloigne  de toi, je me vois encore il y a 3 jours, avant que les gendarmes viennent me chercher, j’étais là avec toi, nous venions de diner d’un magnifique poulet rôti dont toi seule connais les secrets. Nous étions allongés dans le canapé du salon où nous écoutions les informations à la radio. J’étais tellement bien dans tes bras, blottis contre toi… La sonnette de la porte d’entrée retentit, tu me disais de ne pas bouger car tu savais que j’étais fatigué de ma journée et tu allas ouvrir. Je n’arrivais pas à entendre les voix des convives, mais cela ne m’intéressait guère. Tu es revenue les larmes aux yeux, le visage pali et rempli de tristesse, à ce moment même je compris ce qu’il était en train de se passer. Je me levais de ce fauteuil si confortable et monta dans notre chambre, ici, j’avais déjà préparé une valise où il manquait juste mes affaires de toilettes. Avant de te dire au revoir, je t’ai serré fort dans mes bras et t’ai déposé deux baisé sur la bouche, je me souviens encore de ton odeur, ce parfum si doux qui me manque tellement. J’ai le moral au plus bas, tu me manques déjà énormément ! Les journées ici sont mouvementées, avec des signaux d’arrêt toutes les trente minutes.  Je me retiens de ne pas exploser. Ce train est inconfortable, le dossier me fait mal au dos, et je ne peux écrire correctement. Arrivés à la Rochelle, il y avait beaucoup de passants autour des wagons, ils avaient  l’air énervé mais le train ne s’est  pas arrêté  malgré sa cadence lente. Un arrêt d’une heure avait  été  décidé en gare de Rochefort et un groupe de soldats est descendu pour aller dans les rues manifester. Nous sommes repartis doucement et le bruit sourd des roues sur les rails me donnait la migraine. Nous venons d’arriver à Marseille, dans une caserne où nous devons rester en attendant le départ.
Tu me manques, mon tout, ma femme
Je t’embrasse tendrement.

PS : je t’ai  laissé de quoi m’écrire dans le bureau, je t’aime.

 

A Marseille, le 11 avril 1956 par Emmanuelle Conan-Perrot

Chère Jeannine,
Au moment où je t’écris, nous venons d’arriver à Marseille et nous attendons à présent d’embarquer sur le paquebot qui doit nous emmener en Afrique, après avoir passé la nuit dans une caserne d’une petite ville près de Marseille. Autour de moi, tous les autres gars sont en train d’écrire une lettre à leur fiancée ou à leur famille, et je profite donc, moi aussi, de cette courte pause qu’on nous offre, pour te donner de mes nouvelles et te raconter ce qui m’est arrivé depuis que je t’ai quittée.
Je me souviens encore avec précision de cet instant. J’étais dans mon atelier, je travaillais sur un nouveau tableau que je venais de commencer. En bas, dans la boutique, je t’entendais servir les clients, discuter et rire avec eux. Tout semblait si parfait…
Et puis j’ai entendu le carillon de la boutique, et des pas lourds marcher sur le carrelage. Au lieu des voix des clientes habituelles, ce sont de grosses voix masculines qui me sont parvenues, suivies par la tienne, qui m’a semblé anxieuse. Tes pas ont résonné sur les marches de l’escalier qui mène à mon atelier, et tu es apparue dans l’encadrement de la porte. Ton visage m’a semblé si inquiet, que j’ai compris aussitôt qu’il se passait quelque chose de grave. C’est alors que tu m’as appris que c’étaient des officiers de police qui m’attendaient en bas, et qu’ils voulaient me parler. Je savais déjà pourquoi ils étaient là, j’avais entendu plusieurs cas de jeunes hommes que la police était venue chercher chez eux pour les emmener faire la guerre en Algérie.
Je me souviens que tu m’avais un jour demandé, inquiète, si je risquais, moi aussi, de connaître le même sort. Pour te rassurer, je t’avais répondu que non, que je venais tout juste de rentrer de mon service militaire et qu’ils ne pouvaient pas m’arracher une seconde fois à ma famille. Mais en réalité, je savais que je risquais à tout moment de me faire embarquer, car j’avais appris que l’un de mes camarades de combat, qui était rentré en même temps que moi, avait été arrêté et envoyé en Algérie.
J’ai posé ma palette de peinture et je t’ai suivie jusqu’au magasin.
« Vous devez nous suivre, m’ont-ils dit. Allez préparer vos affaires, vous avez cinq minutes. On vous attend ici… »
Tu as essayé de protester, de te mettre entre eux et moi, tu leur as dit qu’ils n’avaient pas le droit de faire ça. Mais je savais que cela ne servait à rien, alors je me suis contenté d’obéir sans broncher. Pourtant, si tu savais comme j’étais en colère contre ces hommes, qui osaient débarquer ainsi chez moi et m’ordonner de les suivre, sans même faire preuve d’humanité. Une fois seul dans notre chambre, j’aurais voulu tout envoyer par-terre. Mais j’ai réfréné cette pulsion et j’ai attrapé un vieux sac à dos qui traînait au fond d’un placard. J’y ai mis quelques vêtements, les premiers qui me sont venus.
J’allais redescendre lorsque j’ai brusquement pensé à prendre mon petit carnet de croquis, que j’ai enfoui au fond de ma poche. Je me félicite d’y avoir pensé, car la présence de ce carnet et la possibilité de continuer à dessiner même ici m’aide beaucoup à tenir le coup…
Après avoir suivi les policiers dehors, ils m’ont fait monter dans un camion où étaient déjà embarqués une dizaine d’autres jeunes hommes qui, comme moi, venaient de se faire arrêter. J’aurais voulu pouvoir prolonger mes adieux et avoir l’occasion de te dire tout ce que j’avais sur le coeur, mais ils ne m’en ont pas laissé le temps, et j’étais tellement en colère de me faire ainsi embarquer, de devoir te quitter et aller à la guerre alors que je venais à peine de rentrer de mon service militaire, que les mots ne parvenaient pas à sortir. D’ailleurs, je n’étais pas le seul dans cet état: les autres étaient tout autant en colère que moi. Certains, dans mon cas, venaient eux aussi de finir leur service et pensaient en avoir fini avec les armes, d’autres venaient de se marier, de s’installer… J’ai même rencontré un homme qui venait à peine d’ouvrir son cabinet médicale et d’apprendre que sa femme était enceinte. Il ne sait même pas s’il reviendra à temps pour la naissance de son enfant. Personne ne s’est donné la peine de nous dire combien de temps on allait rester là-bas. Les autres gars sont tous persuadés que l’Algérie obtiendra bientôt son indépendance. Moi-même je n’avais pas suivi de très près les évènements qui se déroulaient là-bas et je n’étais donc pas vraiment au fait de ce qui m’attendait. Mais d’après ce que les autres m’ont raconté, je commence à être du même avis qu’eux. S’ils ont raison -ce que j’espère-, je serais de nouveau auprès de toi d’ici quelques mois. Tu verras, ça passera vite. En attendant, continue de bien t’occuper de ton magasin. De mon côté, je fais toujours quelques croquis dans le petit carnet dès que j’ai un moment de libre. J’y dessine les paysages que nous traversons, les visages des autres soldats, et puis le tien, bien sûr… Je t’en envoie quelques uns en même temps que cette lettre, afin que tu partages avec moi toutes ces choses que je vois, et que nous soyons ainsi un peu réunis malgré tout… Mais revenons à la suite de nos aventures.
Le trajet en camion jusqu’à la gare n’a pas duré très longtemps. Une ou deux heures, tout au plus. On nous a fait monter dans un train. Il y a eu quelques vaines tentatives de révolte de la part des soldats en colère, mais elles ont toutes été calmées par les forces de l’ordre. Il semble évident qu’aucun d’entre nous n’a envie d’être là.
Le voyage en train a été long et éprouvant. Surtout pour les hommes chargés du bon déroulement des choses. Toutes les dix minutes, un incident survenait. C’était soit un des soldats qui tiraient l’alarme de sécurité, arrêtant ainsi le train, soit des groupes entiers qui entreprenaient de se révolter (de nombreuses vitres ont été brisées), ou encore des manifestations de civils dehors, des familles de soldats embarqués, des jeunes hommes qui s’étaient enfuis pour ne pas connaître le même sort…
Nous sommes finalement arrivés à Marseille ce matin, après deux jours de trajet. Nous avons déjà été répartis en différents groupes, et nous attendons à présent d’embarquer sur le paquebot.
Je vois les gens s’agiter autour de moi. Je crois que nous allons partir. Je te laisse, ma chère Jeannine. Je pense très fort à toi.
Ton fiancé qui t’aime,

Guillaume

 

Ma chérie, par Enora Barres

J’avais tellement de projet de vente avec toutes les cargaisons de fruits et légumes que j’avais achetées et mis dans le magasins pour gagner de l’argent et avoir une vie moins misérable, mais maintenant que je suis partit, je laisse tous mes rêves en plan.

Je regrette tellement de ne pas être à tes cotés, le passage de mon départ si soudain se répète en boucle dans ma tête. J’étais si bien dans tes bras à regarder notre fille dormir, je me rappelle que tu la fixais avec tes grands yeux bleus qui pétillent et que tu me disais que tu étais fière d’être la mère de notre poupée. Puis tout à coup on entendit des pas lourds arriver devant la porte et s’acharner sur celle-ci, se qui réveilla notre petite Elodie qui commença à pleurer, tu l’as prise dans tes bras pour la rassurer. Quant à moi j’étais partit ouvrir la porte, quand trois hommes habillés en tenue militaire et armés m’ont dit « Monsieur Ficelot, vous avez cinq minutes, on vous embarque pour l’Algérie ». Je courrai dans notre chambre pour prendre un sac, la première chose que je pris fut la photo de notre mariage. Puis j’allai te voir, t’embrassai, embrasser le front de notre fille puis partit sans te donner d’explication je ne voulais surtout pas voir de larmes dans tes yeux si magnifique.

En ce moment, je suis à Marseille avec tous ceux qui ont été embarqué, tu me manque terriblement mais je reviendrais je te le promets. Ne m’en veux surtout pas d’être partit si vite je n’avais pas le choix. Je penserai tous le  temps à toi et à notre fille.

Je t’aime ma Emilie

Jean-Charles

 

Ma petite Emma, par Gabin Goron

Je profite de ce temps accordé par le général pour t’écrire ces quelques mots…

Cela fait maintenant deux jours sans te voir, ma vie est un désastre sans toi… Pendant ce temps je n’ai fait que penser à ce moment où on m’a écarté de toi… je me rappelle m’être réveillé et je te serrais fort contre moi, c’était pourtant une journée qui commençait à merveille. Puis sur le point de partir au travail, on frappa à la porte… tu étais là juste à côté… je découvris trois gendarmes, je compris de suite que je devais participer à la guerre. C’est alors que je pris ta main et te regardai avec tristesse, et beaucoup d’amour. Je ne sus comment réagir face à ce cauchemar. Je devais faire vite et partir avec eux alors je fis mes valises sans attendre.

Puis, l’image à laquelle je pense chaque jour, est la fois où je te laissai peut être le tout dernier baiser, on se situait au seuil de notre porte puis on m’a séparé de toi, on m’y a obligé.

En ce moment je suis dans le train, je viens de passer devant la Rochelle où il y a eu de nombreuses péripéties… La sonnette d’alarme a été tirée plusieurs fois à cause de soldats qui ne voulaient pas partir, ainsi quelques tentatives de suicide. L’ambiance de groupe et du soutien est au rendez-vous tout de même, nous somme là les uns pour les autres. J’aimerais que tu t’occupes de mon stand de fleurs, pendant mon absence s’il te plait.

Je t’aimerai, et je penserai à toi tout au long de cette guerre, à mon réveil, au combat puis avant de m’endormir…

Je suis loin de toi, mais très proche dans ton esprit…

Je t’embrasse tendrement,
Henry.

 

Ma chère fiancée, par Léa

Cela fait désormais trois jours que je t’ai quittée, trois jours que j’ai le cœur lourd de chagrin. Je ne cesse de repenser à ce moment, ou j’étais encore à la boulangerie occupé à faire des tartes aux fraises quand tout a basculé. J’ai seulement eu le temps d’éteindre le four et de monter l’escalier afin de t’annoncer la terrible nouvelle et de préparer mes affaires sans oublier d’emporter avec moi notre photo de famille que nous avions prise avec les enfants quelques semaines auparavant. Et c’est à  contrecœur que j’embraquerai avec mes camarades à la tombée de la nuit, ce soir, pour m’éloigner encore plus de toi, j’en souffre déjà. Le trajet a été terriblement long et pénible, la révolte et la tristesse était omniprésentes. Personne ne voulait partir, certains hommes ont même tenté à plusieurs reprises d’arrêter le train. Je ne savais que faire, suivre mes coéquipiers en quête de liberté ou accepter le fait que cette  guerre était inévitable bien que je ne veuille pas y contribuer. J’étais totalement perdu, tout s’embrouillait dans ma tête. C’est de cette façon que tout le trajet en train s’est déroulé. Après notre arrivée, nous avons été placés dans des dortoirs  inconfortables et humides. Et c’est assis sur un de ces petits lits que je t’écris. La nourriture m’a semblé infecte comparée à celle que tu me cuisinais chaque jour.  J’appréhende tellement notre départ, j’ai si peur de ne pas revenir. Mais je te promets que tout se passera bien et que je reviendrais vite, car te savoir si loin de moi me rend fou, car savoir que je ne peux pas venir en cas de problème ou par simple envie de te serrer dans mes bras pour te dire à quel point je t’aime  fort me rend si malheureux… Je regrette tellement de ne pas pouvoir voir nos enfants grandir.  Vous me manquez déjà beaucoup ; embrasse Paul et Rose pour moi. Je te promets que notre amour résistera à la distance.

Ton amour qui t’aime et qui pense très fort à toi,
Jean

Ma chère Michelle, par Mathilde Charlès

Cela fait bientôt 2 jours que nous avons été séparés .Après t’avoir dit adieu et pris mes affaires, les forces de l’ordre m’ont emmené a la gare en camion, et nous avons été embarques comme des bêtes dans les wagons .Ces deux jours furent un enfer, être séparé de toi est une torture mais malgré le danger qui m’attend là-bas, j’ai confiance, j’espère que je reviendrai, car je t’ai laissée seule. Quand je serais de retour, vous serez deux, toi ma merveilleuse femme, et notre enfant qui aura déjà trois mois, si tout se passe bien. Ce soir, nous embarquerons de Marseille, direction Alger, je t’écris donc une lettre qui j’espère arrivera au plus vite chez-nous, j’essayerai de t’écrire le plus souvent possible. Je me battrais pour notre famille, je te le promets.

Ton mari qui t’aime.

Paul

Marseille, le 7 juillet 1956 par Lorine Guégan

Mon très cher Jean,

Je t’écris comme à un camarade ; ici les hommes ne voient pas d’un bon œil tout ce qui a trait au communisme et à l’homosexualité.

Tu dois te demander où je suis passé, et surtout pourquoi je suis parti. Sache que je n’ai pas choisi ce départ. Je suis en ce moment même à Marseille, comme tu as pu le deviner sur le cachet de la lettre. J’ai été appelé pour le guerre, celle d’Algérie. Je suis désolé de ne pas avoir eu le temps de te dire au-revoir, mais peut-être est-ce mieux ainsi. Les mots d’adieux n’ont jamais été de notre registre. La police est arrivée sans prévenir à la boulangerie. J’étais aux fourneaux, à pester contre mon père qui comme tu le sais avait refusé que je l’accompagne à la manifestation de St-Brieuc, pour que je m’occupe de la boulangerie de Guingamp à sa place. Tu as sûrement dû le croiser, même s’il ne te connait pas, dans le cortège de manifestants. Je venais de finir de pétrir le pain, de le mettre au four, quand j’ai entendu la cloche de la porte d’entrée tinter. Pensant que c’était un client, je le suis dirigé vers la boutique. Tu peux deviner ma surprise quand j’ai vu les policiers, j’ai tout de suite pensé que toi ou mon père avaient dû être arrêtés pour dégradation ou rébellion, vous connaissant. Ce qu’ils m’ont annoncé m’a tellement décontenancé que je me suis écroulé au sol, pris de vertige. Non. Ce n’était pas possible. Ma vie venait à peine de commencer, et on m’annonçait que je devais aller la risquer à la guerre. Incapable de le faire moi-même, ils m’ont soulevé, puis embarqué dans leur voiture, sans me laisser le temps d’éteindre sous le pain,  et m’ont amené chez nous pour que je récupère des affaires avant de partir pour de bon. J’ai pris quelques affaires par-ci par-là, excuse-moi pour le bazar que j’ai laissé. Une fois mon sac fait, on est retournés dans la voiture et ils m’ont conduit à la gare pour prendre le convoi pour La Rochelle.

Je n’ai pas encore quitté la France que je peux déjà raconter l’enfer de la vie de soldats. Nous avons été parqués comme du bétail dans les wagons, nous les simples soldats, tandis que les haut-gradés profitent du luxe des premiers wagons. Comme quoi, même sur le chemin de la mort, on fait des différences et des privilèges.

Le voyage a été long. Des ragots circulaient sur ce qui nous attendait en Algérie, certains ont peur. Pour ma part je préfère attendre d’être là-bas pour me faire une idée. Sur les deux jours dans le train, le convoi a été arrêté deux fois.  Une fois à Bordeaux par des militants pacifistes de la région, et une autre fois à Montpellier par des soldats du convoi qui ne supportaient plus les rumeurs effrayantes sur les algériens, comme celle parlant des attentats. Je tente de rester impassible à tout cela, même si au fond de moi j’ai peur. Nous sommes arrivés à Marseille ce matin même, et nous prenons le bateau au crépuscule. Nous sommes installés en attendant dans un ancien entrepôt de pêche, et la plupart d’entre nous écrivent à leur proche comme je t’écris à toi.

Je ne te dirai rien de ces mots doux que mes compagnons utilisent pour rassurer vainement leurs femmes. Tu sais comme moi ce qui risque de m’arriver, inutile de la cacher. J’écrirai le plus possible et aussi souvent que je le pourrais.

Essaie de vivre ta vie, aussi rude qu’elle soit, sans penser à moi comme mort. N’oublie pas que je ne suis pas parti pour la guerre, mais pour la demande d’indépendance d’une colonie. Et même si mon devoir est de la contrer, je ferai en sorte que cette Algérie ne voit pas mon arrivée comme celle d’un ennemi, car je n’ai pas choisi mon camp.

Je ne t’oublie pas, mon ami.

Dans l’espoir de te revoir,

Marcel.

 

20 juin 1956,8h19 A Marseille par Kireg

Ma très chère Huguette

Je me souviendrai toujours du jour ou nous avons été séparés, pour peu de temps j’espère car l’espoir fait vivre dit-on et là où je vais je pense que je vais en avoir besoin.
Je travaillais dans mon bureau sur mon article faisant l’éloge de la paix, juste au dessus de ma feuille était ouvert un livre de Gandhi, ce livre qui m’a beaucoup inspiré mais autour de moi il y avait des piles de bouquins Martin Luther King, Mandela, Marx, Spinoza, Platon et beaucoup d’autres mais aussi Sun Tzu. Dehors on entendait le bruit du marché ce devait être un jeudi mais je ne me souviens déjà plus. Dans ma main la plume me faisais mal mais l’article m’absorbait: lettres à lettres les mots se formaient puis des phrases et des paragraphes défilaient pour se coucher sur le papier. Je n’avais pas dormi de la nuit mais il était bientôt fini. Le siège me meurtrissait le dos et mes jambes pleines de fourmis mais je ne pouvais m’arrêter. C’est alors que je sentis l’odeur de ta délicieuse tarte aux poireaux. Cela me fit redoubler d’ardeur : je devais absolument finir avant le déjeuner pour pouvoir la déguster avec toi. Je jetais donc un œil à ma montre, ma seule pause depuis 3 heures, Il était 11h27, déjà plus de 18 heures et 30 minutes que j’étais sur cet article qui m’aurait sûrement valu une augmentation au journal. C’est alors que j’entendis une dizaine de coups forts à la porte et tes pas, tu te déplaçais jusqu’à l’entrée puis des paroles assourdies par la distance et la matière. Je perçus juste: «Bonjour……Algérie…….Bureaux». Cette fois ce furent des bottes cloutées que j’entendis se déplacer sur le parquet et se diriger vers le bureau j’eus juste le temps de lever les yeux pour voir ma porte voler en éclats et deux gendarmes entrer, trop choqué pour réagir je les vis passer chacun d’un coté du bureau, me saisir par les bras et me lever de force. Leur mains faisaient comme un étau sur mon bras, des poignes d’acier dans des gants de cuir… C’est alors que je le  vis tel un aigle dans l’embrasure de ma porte, sa gabardine faisant comme une cape derrière lui: Le sergent Torres. Tu sais bien qu’il me déteste et que cette état de fait est réciproque. C’est un homme violent et cruel aimant abuser de son autorité, il m’avait déjà arrêté plusieurs fois avec d’autres journalistes lorsque je couvrais des manifestations. Nous étions bien sur relâchés avec des excuses après mais nous ne pouvions rendre compte de ses méthodes barbares. Il contemplait mon bureau de ses petits yeux de fouine puis avec sa canne qui ne le quittait plus depuis qu’un anarchiste avait manqué de lui trancher la jambe avec sa hache, il répandit tout mes ouvrages à terre. Ensuite en prenant bien soin de les piétiner il se saisit de mon article. Ses yeux sautaient d’une ligne à l’autre et je le voyais s’empourprer de fureur, ses lèvres tremblaient mais il continuait a lire. Arrivé a la fin, il partit d’un grand éclat de rire cruel et tenant encore le papier dans la main, il se rapprocha de mon calorifères. Je commençais à me ruer et à me débattre mais les deux matons me maintenaient solidement et Jean Torres fit brûler mon article. Puis se tournant vers moi il lança : « Tu pars pour l’Algérie tu as dix minutes pour préparer tes affaires ou tu es considéré comme déserteur». Comme je lui crachais à la figure il dit avec sourire narquois : « Disons cinq minutes».

Je courus jusqu’à ma chambre mais ne pus remarquer qu’un autre gendarme te maintenait à l’écart. Je tentai un pas vers lui mais un des deux autres me fit un croche-pattes et me saisissant dans le dos me jeta dans ma chambre. Je pris mon appareil-photographique, un carnet et des crayons. Des vêtements de rechange et ma flasque vinrent compléter mon paquetage. Puis les deux spadassins me saisirent et me traînèrent dehors et là je te vis dans le coin de la cuisine, des larmes de stupéfaction qui coulaient doucement sur tes jolies pommettes, dans ta belle robe à fleurs que tu adorais mettre lors des beaux jours de printemps. De la fumée s’échappait du four, ni toi, ni moi ne pourrons déguster ta merveilleuse tarte aux poireaux.

Nous avons tous été regroupés dans une école désaffectée du port de Marseille. Nous embarquons dans 1h37 mais j’ai quand même le temps de t’écrire pour te souhaiter un joyeux anniversaire. Le voyage jusqu’à Marseille  s’est bien passé mais à la Rochelle une manifestation d’ouvriers a bloqué le train; ils nous ont demandé de descendre pour les rejoindre et manifester. Je m’apprêtais à sauter du train quand une grande gueule patriote que j’avais déjà remarquée depuis le début du voyage m’a attrapé, mis deux coups dans le ventre et m’a traité de sale lâche. Il a dit que s’ il me voyait faire un seul pas vers la porte il n’hésiterait pas, me frapperait à nouveau et irait me balancer à l’officier responsable du régiment. Ce n’est pas si grave, la compagnie est assez grande pour que j’évite de le croiser de nouveau. J’espère pouvoir te ramener un beau souvenir de là-bas;  j’ai réussi à caser mon appareil photographique dans mon paquetage, je prendrai quelques clichés, les paysages sont, apparemment, à couper le souffle. Bon je te laisse l’officier arrive…

Ton Jules qui t’embrasse

et qui a hâte de te revoir

P .S : je t’enverrais une lettre dès que j’aurai atteint Alger la blanche

Le 2 mars 1956, à Marseille par Klervi Tardivel

Ma chère Margault,

Il faisait un peu froid, il était encore très tôt. J’étais allé chercher le pain, puis tes croissants, je sais que tu les adores…Des gens du village venaient à moi, pour parler des dernières nouvelles, et parler entre copains, comme tous les jours. Puis après ma tournée quotidienne, je suis rentré, content de te retrouver et de passer ensemble l’heure du petit déjeuner, avant que tu ne partes faire tes ménages. Tu es venue à moi, pour me débarrasser de mon manteau. J’avais beau te dire que je n’étais plus un enfant et que je pouvais le faire tout seul, tu souriais et me déposais un léger baiser sur les lèvres, et moi secrètement, je ressentais une joie immense.  Nous avons commencé à déjeuner, tout en te racontant les derniers ragots du village, je te regardais rire de la bêtise des gens, puis tes éclats de rire entraînaient les miens.

Puis, soudain, un bruit sec venant de la porte se fit entendre. Tu te dirigeai vers l’entrée, pensant que la voisine avait encore besoin de quelque chose. Tu ouvris la porte et te figeas. Je te rejoignis, puis découvris la raison de ta stupeur. Il y avait là, deux gendarmes, se tenant bien droit. Ils m’ont dévisagé, m’ont demandé mon nom, mon âge, et là, j’ai su que je devais partir, que je devais te quitter, toi, mes parents, notre vie… A ce moment tout s’est bousculé dans ma tête, j’ai pensé à moi, à ce qui allait m’arriver, puis j’ai pensé à toi, comment tu allais faire, comment tu allais t’en sortir toute seule. Ces hommes ne m’ont rien dit de plus que d’aller rassembler quelques affaires. Je n’arrivais plus à réfléchir, j’ai quand même réussi à prendre le nécessaire, j’ai même emporté avec moi, la photo que l’on avait prise le jour du bal des pompiers,  qu’est-ce qu’on s’était amusé !

Je suis revenu dans le salon, je t’ai regardée, tu pleurais, alors moi, qui d’habitude ne montre pas mes sentiments, par pudeur peut être, je me suis effondré dans tes bras. Les gendarmes, impassibles, ils devaient avoir l’habitude, m’ont prié de les suivre. Alors  j’ai dû te laisser, partir loin de toi, sans oublier de t’embrasser, peut être une dernière fois et de te serrer dans mes bras.

Voici maintenant deux jours que je suis parti, et je ne comprends toujours pas très bien la situation. J’ignore ce qui nous attendra sur place et s’il y aura des combats tous les jours, si on aura beaucoup de permissions, bref, tant de questions auxquelles on ne pourra pas nous répondre tout de suite. J’ai rencontré quelques gars qui me semblent sympathiques et je sens que lorsque je ne me sentirai pas très bien, je pourrai compter sur eux, et inversement. De toute façon, il n’y a plus que ça à faire, il faut se soutenir mutuellement.
J’espère que tu vas bien et que tout se passe bien de ton côté, et que tu n’es pas trop fatiguée. Sache que tu me manques énormément et que je ne cesse de penser à toi. Ton magnifique sourire et ta joie de vivre me manquent tout comme ton fort caractère

Le voyage a été assez difficile, beaucoup d’arrêts et donc cela a pris plus de temps que prévu. Beaucoup d’hommes ne veulent pas partir, moi non plus mais je ne le montre pas, je reste silencieux en attendant que ce cauchemar passe. Il y a eu quelques manifestations sur la route, je n’y ai pas participé, je tiens à ne pas me faire remarquer et ne pas créer d’histoires.

Mon anniversaire approche à grand pas, et cela me tue de ne pas être à la maison comme chaque année pour le fêter avec toute la famille.

Je t’embrasse, ainsi que toute la famille.
Mickaël

 

Le 18 novembre 1956                                             dans le train
par M.Prilleux

Chère Mariette

Je me rappelle de ce moment inoubliable après manger-où, sans te mentir, je mangeais ta bouffe dégueulasse, des endives braisées,  ça me faisait mal au ventre- où nous nous sommes engueulés et où tu avais pleuré, moment de grande réjouissance, cependant inférieure au moment où la gendarmerie nationale est entrée dans la salle et m’a dit : « Monsieur, vous partez en guerre. ». Ils n’ont pas eu le temps d’en dire plus. Mon bonheur était  immense. J’ai cru que j’allais pleurer de joie, mais vu que c’est une réaction de fillette, je n’ai pas pleuré.

Je voulais tellement protéger  mon pays que mon sac était déjà prêt et que j’étais déjà habillé, comme tous les jours. En deux minutes, nous étions prêts à partir. Maintenant je suis dans le train, qui est inconfortable, mais je m’en fous, car je vais protéger la France. L’armée a réalisé mon rêve de toujours, TE QUITTER.

Le voyage se passe bien.  C’est un peu long, mais j’ai rencontré de nouveaux camarades, très patriotes. Ils ont dit pour rigoler : « On va buter tous ces sales chiens d’Arabes ». Qu’est-ce qu’ils sont marrants. Il y a eu quelques incidents sur le chemin, mais nos amis et moi avons réglé ça « à la manière douce ».  Nous embarquons demain pour l’Algérie. Je suis excité car c’est la première fois que je prends le bateau. La bouffe qu’ils nous servent est dégueulasse mais toujours moins que ta cuisine. J’ai déjà repéré quelques tapettes qui ne veulent pas faire la guerre et que je m’empresserai de corriger une fois arrivés là-bas. En plus, ces mauviettes sont dans le même régiment que moi. Ça promet.

Vivement  que l’on soit arrivés. En effet, j’aurais ma propre mitraillette, un autre couteau en plus de celui que j’ai déjà. Massacrer, déchiqueter, tuer, occire les algériens devra être mon passe temps favori. Je les laisserai vivants, avec un trou dans le pied et un autre dans la jambe. Ils me supplieront dans une langue qui m’est inconnue, dans une langue primitive de les épargner, mais je les laisserai crever comme des chiens. J’envahirai leurs montagnes, je balancerai des grenades. Je voudrai tous les honneurs, toutes les médailles.

J’en tuerai autant qu’il le faudra, qu’ils soient arabes ou musulmans ou communistes, j’ai besoin de sang. Je pars à la guerre pour ça. La merveilleuse odeur du sang, le son mélodieux des bombes et la symphonie des cris.
Homme, femme, enfants, vieillards. Tant que je serai vivant, ils mourront tous.

Je te renverrai une lettre dès que je serai arrivé à Alger. Ton mari  qui défendra notre patrie jusqu’à la mort.

Jules

 

A Bordeaux  le 17 Mars 1956 par Malo Le Buhan

Ma tendre aimée,

Hier midi, à l’heure de déjeuner, je suis rentré comme tous les jours à la maison après avoir terminé ma matinée. Il faisait beau et sec, le soleil réchauffait les rues sombres de la ville. J’étais de bonne humeur, la recette du matin a été bonne. Une bonne dizaine d’hommes sont venu se faire coiffer dans mon salon. Lorsque je suis entré dans l’appartement, j’ai pris comme repas un bout de pain et du fromage.

Quand soudain, on frappa à la porte. Je suis naturellement parti ouvrir, et je tombai nez à nez avec deux gendarmes, deux grands hommes imposants au début je n’ai pas compris la faute que j’avais commise, mais ils me l’ont clairement dit : je suis rappelé pour partir en Algérie.

Je suis arrivé à Bordeaux et mon triste convoi se dirige maintenant vers la ville rose. Le train ne cesse de s’arrêter tant le signal d’alarme est sollicité. Nous mettons des heures à faire quelques dizaines de kilomètres. Je suis déjà si loin de toi mon amour.

Nous prenons ce soir le bateau réquisitionné pour nous, qui nous emmène en moins de 48 heures à Alger, en Algérie. Je ne sais absolument pas ce qui nous attend sur place, mais une rumeur parle d’émeutes et on doit y aller pour calmer les choses. Je ne sais pas pour combien de temps je partirai, 6 mois ou 2 ans, mais déjà mes amis rappelés crient leur ras-le-bol car certains doivent abandonner leur travail au risque de ne pas le retrouver à leur retour.

Dans la matinée, à La Rochelle, des manifestants contre le fait d’envoyer des hommes en Algérie ont bloqué le train en se plaçant sur les rails. Quand le train a été arrêté, des soldats du même compartiment que moi ont sauté du train, abandonnant leur barda et leurs fusils, et ont rejoint la foule. Le train est ensuite lentement reparti, après une bonne heure d’attente, sans eux.

Et je suis là, dans ce train, près de la fenêtre battue par la pluie, sans savoir quand je te reverrai. Je ne pense pas que les permissions seront fréquentes car il faut bien quatre jours pour venir de St Brieuc en Algérie…

Tu me manques déjà, ton absence m’est déjà insupportable

Ton mari,

Paul

 

par Margaux Delaporte
Antoine Mercier Matricule 22565, régiment 18

 Mademoiselle Ollo Adèle
8 rue du Calvaire
22000 St Brieuc

Ma douce Adèle,

J’étais à ma boulangerie depuis 3 heures du matin, il y avait beaucoup de travail car nous sommes en période de Noël. Je m’attelais à la préparation de quelques bûches, kouign-amann ou encore far aux pruneaux dont je sais que tu raffoles. Dehors il faisait un froid polaire cependant les rues étaient emplies de passants, aux mines joyeuses se promenant avec des paquets plein les bras. Certains, seuls ou accompagnés d’enfants s’arrêtaient devant ma vitrine avec des yeux écarquillés pointant du doigt mes pâtisseries aux milles couleurs. Les maisons étaient gaiement décorées et les guirlandes lumineuses clignotaient de tous les côtés. Dans ce cadre festif, je n’avais qu’une seule hâte, partir du travail pour te rejoindre à la maison.

Quand je suis arrivé, tu m’as accueilli amoureusement. Tu étais en train de préparer le déjeuner. Dans mon souvenir tu portais la jolie robe vichy que je t’avais offerte peu de temps avant. Nous sommes passés à table, comme à son habitude, ta cuisine était délicieuse. Un bruit nous surpris, quelqu’un avait frappé à la porte, les gendarmes étaient là, ils me donnaient dix minutes pour faire mes valises.

Surprise, tu n’arrêtais pas de poser des questions, mais personne ne te répondait. J’ai juste eu le temps de rassembler quelques objets chers à mes yeux : nos photos de familles, ton portrait, ma bible et mon chapelet ainsi que mes carnets croquis. J’espère que tu te portes bien depuis que je suis parti, il y a trois jours maintenant. J’imagine que tu dois être débordée de travail entre ta libraire et la boulangerie mais je pense que cette situation est provisoire.

J’ignore encore combien de temps tout cela va durer mais je pense bientôt rentrer car on ne nous dit pas pourquoi nous avons été appelés ni ce que nous allons faire en Algérie et encore moins la date de notre retour en Bretagne. Je te promets de faire tout mon possible pour rentrer au plus vite.

Je t’écris actuellement de la gare de Marseille où nous nous apprêtons à embarquer pour la belle ville d’Alger. Le chemin pour arriver jusqu’ici a été chaotique depuis La Rochelle. Certains de mes compagnons se sont fortement révoltés ont interrompu le train en déclenchant l’alarme de sécurité d’urgence. Nous nous sommes donc arrêtés de nombreuses fois et la plupart d’ entre eux ont voulu descendre pour protester mais ont été rapidement rappelés à l’ordre par nos supérieurs et contraints de se calmer. Je te laisse imaginer l’ambiance pesante qui régnait dans ce train.
J’ai discuté avec certains des camarades qui m’ont expliqué que c’était la deuxième fois qu’on leur faisait le coup. Je veux dire par là que c’est la deuxième fois qu’ils avaient été appelés pour servir la France et que c’était en partie ce motif qui expliquait leur mécontentement et leur rage. Pour ma part je n’ai montré aucun signe d’opposition car je ne sais pas du tout à quoi m’attendre, je plonge totalement dans l’inconnu et dans l’incertitude de ce qui va m’arriver. Je suis les ordres sans vraiment trop poser de question.

Je dois te laisser, l’embarquement va débuter et déjà  les premières rebellions se font sentir. J’essaie de t’écrire dès que je pourrai et j’espère t’avoir rassuré par cette lettre.

Je pense très fort à toi, mon amour, et je prie tous les jours pour que nos deux corps soient bientôt réunis.

Je t’embrasse fort.

Antoine.

Par Enora G.

Chère Géraldine,

Je t’écris depuis le port de Marseille. Le voyage était très long et dur, nous sommes arrivés en deux jours, les arrêts et manifestations ont été nombreux. Nous avons trente minutes pour écrire à nos proches, avant le repas. Les arrêts duraient parfois jusqu’à une heure et je ne comprenais pas ce qui se passait et je n’étais pas le seul. Ceux du train ont l’air aussi inquiet que moi, les précédents repas n’étaient vraiment pas généreux. Les autres disent que le voyage en bateau sera pire. Ils nous ont donné nos uniformes. Je porte sur moi environ vingt kilos dans le sac à dos. Je te donnerai des nouvelles plus détaillées dans une prochaine lettre car je suis attendu à la distribution des repas. J’espère que cette lettre saura vaincre ton inquiétude.

Je pense à toi Géraldine, prends soin de toi.

Ton bien aimé, Henri.

 

Par Guillian Rault

Le 10 Novembre 1956, à Nîmes.

         Isabelle, mon amour,

  Si tu savais comme tu me manques ! Je t’écris maintenant car j’ai un peu de temps devant moi : il y a un blocus au niveau de Nîmes, où je me trouve en ce moment. Je suis toujours dans le train et je ne peux pas en sortir. Bien sûr, ce n’est pas l’envie qui me manque. Je n’ai aucune envie d’aller « là-bas » mais je ne suis pas pour autant un adepte de la résistance musclée. Je reste donc dans mon compartiment et je m’occupe comme je le peux. Je m’ennuie de toi, à un point que tu ne peux imaginer. J’espère que ça va bien de ton côté.

Je n’arrête pas de ressasser cette après-midi passée il y a deux jours. Tu étais occupée à ta couture, tu n’as donc pas tout vu ; et je n’ai pas vraiment eu le temps de te raconter en détails ce qui s’est passé. J’étais – comme tu le sais – dans le champ pour ramasser quelques légumes pour faire la ratatouille du dîner. Je me souviens qu’il faisait très chaud, et que j’étais en sueur à me courber pour ramasser quelques tomates. J’avais déjà récolté quelques courgettes, des aubergines et je voulais encore ramasser deux ou trois poireaux ; il était environ 14h30.

Mais le bonheur fut de courte durée : j’entendis un vrombissement qui se rapprochait : il venait de la route. Je me disais que c’était le Pierrot qui venait de ce côté mais je fus vite détrompé quand j’aperçus une camionnette de la gendarmerie. J’ai essayé de t’appeler mais tu n’as pas entendu. Je m’arrêtai dans ma besogne quand je vis les gendarmes venir vers moi. Ils me dirent alors que j’étais interpellé pour venir combattre les rebelles en Algérie. Sous le choc, je fis tomber tous mes légumes à terre (j’espère d’ailleurs que tu as pensé à les ramasser). Les représentants de la loi me donnèrent 10 minutes pour rassembler les affaires nécessaires et puis on partait sur-le-champ. C’est à ce moment-là que je suis rentré et que tu m’as aperçu brièvement avant que je n’aille dans la chambre. J’ai vite rassemblé mes vêtements, puis en redescendant je me suis arrêté 30 secondes dans le salon pour prendre une photo de toi. Tu étais dans la cuisine en train de finir la robe sur laquelle tu travailles. Tu m’as rejoint dehors, effarée, dans l’incompréhension totale. Je te revois parfaitement, et c’est d’ailleurs le souvenir que je garde de toi : dans ta jolie robe à fleurs, tes cheveux volant au vent, encadrant ton visage si expressif, où je vis de la stupeur, un peu de peur, mais surtout de l’amour…

Pour ce qui est du voyage, mise à part cette manifestation, il s’est déroulé sans accrochage aucun. C’était assez paisible, cependant j’ai eu beaucoup à faire. J’ai essayé de me familiariser avec le milieu et de faire connaissance avec d’autres gars ; certains sont plus âgés que moi mais la plupart ont 20 ans. Je partage mon compartiment avec 8 gars très sympas : plusieurs se sont joints à la mêlée, dehors. D’autres encore sont heureux d’y aller, ils pensent servir leur pays ! Sinon j’ai eu pas mal de papiers et de formulaires à remplir. C’est un vrai bordel ! Comme tu le sais, nous sommes partis de la gare de St Brieuc ; après ça le train est descendu vers Angers, puis a continué sa route vers Clermont-Ferrand. Nous y avons fait un arrêt de quelques heures avant de redescendre presque verticalement vers Nîmes. Je serai sans doute dans deux heures environ à Marseille, si les policiers arrivent à mettre fin au blocus assez rapidement. Malgré mon ennui, j’arrive à apprécier la beauté des paysages, différents selon les régions que nous traversons continuellement.

Sinon, je me sens parfaitement bien et je ne veux voir aucune question sur ma santé physique ou morale dans ta réponse. Je t’assure, ça va ! Je me fais beaucoup plus de soucis pour toi, car j’ai vraiment l’impression abominable de t’avoir abandonnée, de t’avoir laissée seule, et je t’entends déjà dire « Il ne faut pas, franchement ! Je me débrouille très bien toute seule ! Je ne suis plus une enfant ! ». Oui, je sais que je suis d’assez mauvaise foi par rapport à ce que je t’ai mis ci-dessus (on ne doit pas faire aux autres ce qu’on ne veut pas que l’on nous fasse). Mais c’est naturel. Je t’aime et je ne veux pas qu’il t’arrive malheur…

Donc pour conclure, je vais te redire que tu me manques énormément, et que tu ne dois te faire aucun souci pour moi ; après tout, je te reviens toujours entier ! Tu seras gentille d’embrasser pour moi toute ta famille ainsi que la mienne, et tous nos amis qui prendront de mes nouvelles : je ne peux pas envoyer plusieurs lettres. Je ne pense pas pouvoir t’écrire une nouvelle lettre avant d’être sur le bateau, donc dans une ou deux journées. Désolé mais nous allons sans doute attendre un peu à Marseille.

Je t’embrasse de tout mon cœur.

Louis, ton amant qui t’aime.

 

Par Pierre Simard

Je prenais mon bain à 40°C durant mon moment dans ma bulle avec mon petit déjeuner, un régal, quand j’entendis la sonnette insistante à la porte. Je me suis vite séché et habillé avec encore de la confiture sur le bord des lèvres, j’ai descendu les escaliers à toute vitesse, traversé toutes les salles sans refermer les portes pour arriver à la porte principale de notre grand salon. Je l’ouvris d’un coup sec sans regarder dans le judas.

A peine la porte entrouverte, je vis un gendarme, certainement le chef, d’autres gendarmes se tenaient droits derrière lui. J’ai aussitôt compris qu’il fallait que je parte. Le gendarme qui avait l’air sévère me le confirma aussitôt d’un ton bref et sec. Il me dit ensuite que je ne devais pas emmener plus d’un bagage et que j’avais dix minutes pour me préparer. J’étais sidéré, tétanisé. Cette annonce m’a anéanti. Toute ma vie a défilé devant moi en une fraction de seconde. Je me suis pris tous les bons moments passés avec toi pendant cette année dans la figure. Toi qui n’étais même pas présente, tu as dû être surprise en rentrant de chez ta mère. Dire que tout allait s’arrêter là ! Quelle douleur ! Il n’y a pas pire que la séparation avec la personne qui m’est la plus importante. Je n’étais pas parti que tu me manquais déjà. En préparant mes affaires, je ne pensais qu’à toi. J’ai pris des photos de nous de notre album et celle du mariage. J’avais une énorme boule dans ma gorge sèche. Je t’ai alors écrit un petit mot pour t’expliquer la situation, placé bien en évidence sur la table. Je suis ensuite parti à la gare avec les gendarmes  direction l’Algérie.

 

A Marseille, Vendredi 23 Mars 1956 par Margot Amicel et Enora Bannaire

Chère Clémentine,

Nous passions un merveilleux moment en famille dans le jardin en ce si beau jour de printemps. Tu poussais notre fils aîné, Marc sur la balançoire et je berçais Louis, notre petit dernier qui venait d’avoir dix mois la semaine précédente. Jusqu’à l’arrivée de la gendarmerie qui venait déposer une lettre Dire que nous allions nous marier dans si peut de temps, la date déjà fixé que nous avons du annuler.  Ce fut un déchirement ! Moi qui venais juste de m’installer avec vous, je pensais que ce serait resté derrière moi.

Je suis arrivé à Marseille depuis plusieurs heures maintenant. Le voyage ne s’est pas très bien passé : c’était très mouvementé. Des hommes, qui ne voulaient pas partir à la guerre se sont révoltés en faisant sonner l’alarme incendie à plusieurs reprises pour arrêter et même essayer de quitter le train. Nous nous sommes arrêtés un peu plus d’une dizaine de fois avant la rochelle. Dans l’ensemble, nous avons été traités correctement, nourris, et avions pu dormir dans des couchettes. Dès que nous sommes arrivés à la caserne, nous avons tous été réunis et on nous a fourni notre paquetage. Il y avait l’uniforme (sous vêtements et habits), fusils (déjà…), des rangers, quelques affaires de toilette et même une tente. Nous devons transporter tout ça sur notre dos ! Nous avons étés transformés de civils en militaires en si peu de temps que même nous, ne nous en rendons toujours  pas compte : c’est un vrai cauchemar. Que vas t’il se passer ? Qu’allons-nous faire en Algérie ? Pourquoi ? Quand reviendrons-nous ? On se pose tous un tas de questions.

Marseille est une très jolie ville, c’est différent de la Bretagne. Il y a un très beau port où nous attendons le bateau pour embarquer dans environ une heure.

Je ne pourrais pas t’écrire avant mon arrivée en Algérie et les lettres que je vous enverrai mettront surement longtemps à arriver. Je compte sur toi pour prendre soin de toi et des enfants. Dis leur que leur papa est fort et courageux, et de ne pas s’inquiéter pour lui : je reviendrais vite, je pense fort à vous et vous embrasse. Vous me manquez déjà beaucoup. Ne te fais pas de soucis pour moi, tout se passera bien, Les doigts dans le nez, même pas peur !

Ton fiancé,  Michel

 

Mercredi  7 avril 1956 par Rozenn Hamon

Marseille

 Mon cher Jean,

Je n’ai quitté Paris que depuis deux jours, pourtant il me semble ne t’avoir pas vu depuis une éternité. Nous sommes arrivés hier soir à Marseille, d’où je t’écris en ce moment même. Le trajet en train a été plutôt agréable : avec Paul et Robert, nous avons passé la nuit à jouer aux cartes et plaisanter. Je suis très heureux de les avoir à mes côtés, car sans leur compagnie, le voyage me serait assurément plus pénible.

Nous avons passé la nuit dans une petite caserne du quartier de Sainte-Marthe, puis dès six heures ce matin, nous avons été entraînés au maniement des armes pour les « opérations de maintien de l’ordre » en Algérie. Ces opérations, personne ne sait réellement en quoi elles consistent et chacun ici y va de sa propre théorie.

A la caserne, j’ai également fait la connaissance d’Antoine, un autre appelé ; c’est un garçon vraiment formidable, je suis sûr que tu l’apprécierais ! Cependant je ne peux pas cacher ma jalousie : Antoine, lui, n’ira pas en Algérie car il a été désigné pour aider l’administrateur de la caserne… Je donnerais n’importe quoi pour prendre sa place et pouvoir rester ici !

Enfin, demain matin, déjà, nous embarquerons pour l’inconnu. Nous devrions arriver à Alger le lendemain, si tout se passe bien. A ce propos, je n’ai pas à me plaindre, car le bateau dans lequel voyagera mon régiment semble être parmi les moins délabrés.

Je vais maintenant devoir te laisser, Jean, il est déjà l’heure du dîner. Je te promets de t’envoyer une lettre dès que possible, j’espère que tout va bien de ton côté.  Ne te fais pas trop de souci pour moi, tu me connais : solide comme  un roc !

A très bientôt je l’espère.

Je t’embrasse, ton Marcel.

Ma petite Katherine, par Chloé Labarre

 Je me souviens exactement de ce moment où j’ai appris que je devrais partir faire cette guerre. J’étais au travail, toi à la maison. Le facteur est passé et t’a donné une lettre : cette maudite convocation ! Elle était bien évidemment pour moi mais tu n’as pas pu t’empêcher de la lire, et bien sûr tu as fondu en larmes. Quand je suis rentré, tu étais sur une chaise à sangloter avec une lettre dans les mains alors je l’ai prise, je l’ai lue et j’ai compris, j’ai compris pourquoi tu étais si triste.  J’étais moi aussi dans le même état que toi, mais j’essayais de ne pas te le montrer, je tentais plutôt de te consoler. Cette lettre était une convocation : j’étais appelé pour rejoindre les soldats français en Algérie. Il était bien précisé que des policiers viendraient me chercher le lendemain matin à 7 h 30. J’avais donc à peine une soirée pour te faire mes adieux. Tu m’as aidé à faire l’unique sac que l’on avait le droit d’emmener. Pour finir, j’ai juste pris une photo de toi en plus des gants et du bonnet que tu m’avais tricotés et des autres vêtements emportés.

Si tu savais comme tu me manques… En  ce moment, je suis dans le train, il est tard mais je n’arrive pas à dormir.

La journée d’aujourd’hui a été très agitée, comme toutes les autres d’ailleurs. Ceux qui ne veulent pas partir crient et s’agitent dans tous les sens, certains pleurent même. Moi, je ne participe pas à ces manifestations, je reste dans mon coin à les regarder. Ce n’est pas que j’ai spécialement envie de faire cette guerre mais plutôt que je sais que ces manifestations ne serviront à rien, que les autorités ne laisseront pas passer ça.

Ne sois pas inquiète pour moi, moi je ne le suis pas et même si je me retrouve face au danger, j’ai l’habitude avec mon métier donc je m’en sortirai, ne t’en fais pas ! Maintenant je vais essayer de dormir un peu sinon la journée de demain va être dure !

Je t’embrasse,

Ton doudou

PS : j’essayerai de t’écrire dès que je le pourrai.

 

Ma Chère Barbara, par Hugo Gouelo

Tu le sais. Je le sais. Nous le savons. Notre vie a basculé. Notre vie où nous étions heureux, où notre vie était un long fleuve tranquille, où le présent était notre raison de vivre. Mais maintenant, c’est le passé qui nous anime.

C’était un jour de Septembre. Ah ! Septembre, un mois où l’été  décline pendant que les feuilles rougissent, un mois où la température s’adoucit et que les machines à coudre s’animent, pour tricoter un pull pour un mari comme moi qui, dès que le vent se lève, se met à trembler de froid. Un comble pour un marin !

Mais ne nous égarons pas. Tu venais, en ce jour de Septembre, de finir de me tricoter un pull pour économiser le peu de fioul que nous avions pour cet hiver, pour que je ne tremble pas de froid au point de consommer du fioul dès la fin de l’été ! Pour te remercier, alors que j’étais exténué après une dure journée de pêche, je t’invitai au petit restaurant de Dieppe : « Une mer d’huile ». Un piètre restaurant certes, mais le cœur y était !

Tu étais belle ce soir-là. Tu avais revêtu  ta robe de fiançailles, celle que tu avais avec ton autre homme, avant que tu ne le quittes pour le pêcheur que je suis ! En plus de cette magnifique robe, tu avais mis ta parure qui y était assortie. Une parure de toute beauté. Ce soir-là, tu me regardais avec tes yeux pétillants et malicieux qui me disaient : « Toi, il ne faut pas grand-chose pour que tu m’invites au restaurant ! »

Arrivés là-bas, le restaurant était (malgré le piètre jeu de mot qui en faisait son nom) plutôt plein et animé. L’ambiance qui y régnait était chaleureuse. Les gens parlaient de leurs rêves, de leurs soucis, de leurs anecdotes… Nous avions trouvé une place près de l’unique petite cheminée de la salle. Sa chaleur nous réchauffait le cœur.

Mais, au moment de choisir notre plat principal dans la carte qui nous proposait une diversité incroyable de plats au nombre de cinq (!), un de mes collègues pêcheurs entra dans le restaurant à toute allure pour me voir. Comme tu le sais, à ce moment-là, je te priai de bien vouloir m’excuser pour aller dehors m’entretenir avec lui.

Je ne revins pas. Je ne suis jamais revenu depuis. Tu sais sûrement pourquoi, d’après les infos qu’ils donnent à la radio. Maintenant, c’est mon tour. Je pars à la guerre. Mon camarade m’avait prévenu que tous les marins de Dieppe étaient réquisitionnés pour le départ vers l’Algérie. La boule au ventre, je rentrai vite à la maison prendre le peu d’affaires nécessaires à mon voyage, (tu as sûrement vu qu’il ne manque pas grand-chose à la maison) car le départ était à l’aube.

Je sais qu’au moment où tu lis cette lettre, tu dois être en larmes. Mais ne t’inquiète pas pour moi. Ne sois pas angoissée. Moi je ne le suis pas. Pour la première fois de ma vie, j’ai le sentiment que je peux me rendre utile et servir la nation. Et cela me changera de mon quotidien où chaque nuit je dois prendre la mer et pour parfois ne pêcher aucun poisson. La preuve, pour la première fois de ma vie, j’ai pris le train. Malheureusement, le voyage était plutôt agité. Mais bon, la houle, ça me connaît !

Au moment où je t’écris cette lettre, je suis à Marseille où je vais embarquer avec mes camarades vers l’Algérie.

Donc, comme je te l’ai dit, ne t’inquiète pas pour moi. Je promets de revenir sain et sauf.

Porte toi bien,

Ton Joël

Ps : Et pense à vérifier le niveau de fioul !

 

Louise, par Kevin Lula

Je t’écris de Marseille,  dans une chambre, à la caserne. Pendant le voyage j’ai fais que penser à toi, à nous deux .Je te revois en train de préparer les sandwichs dans la cuisine où était en train de tricoté mon pull en laine. Tu étais vêtue de cette si jolie robe en soie bleu que j’aimais tant. On devait assister à l’anniversaire de mariage de Marie et Paul dans à peine 30 minutes. Soudain on a sonné à la porte et en voyant les deux policiers en uniforme j’ai compris. Avant même qu’ils m’aient dit un mot j’ai murmuré le souffle coupait : « Je vais préparer mes affaires. » Et me voila dans ce train. Prends soin de toi, tu me manques, oublis pas de nourrir les poissons rouges. Tu te rappelles le jour ou je t’avais dit que je n’étais pas certain d’être vraiment amoureux de toi, et ben maintenant je le suis. Quand je vais revenir, parce que je ne compte pas te laisser vivre toute seul nous pourrons enfin parler d’enfants, car je veux un enfant avec toi. Dans le train je commençais à déprimé, mais dés que je pense à toi, j’ai un grand sourire. Mais pour rien te cachées, j’ai très peur de ne pas pouvoir revenir, mais j’essaye de ne pas pensé a sa. Je vais t’écrire toutes les semaines, mais si tu n’as pas le courage de me répondre je ne t’y oblige pas. Je t’aime.

Patrick.

 

Ma petite Jeanne, par R. Ruffle-Marjot

Je viens de m’installer à la caserne avant le départ, les autorités nous ont fait passer une visite médicale avant de nous remettre notre uniforme. Cette étape s’est passée dans un grand gymnase, qui n’était pas chauffé, les conditions étaient dantesques vu le nombre de personnes qui avaient été réunies pour l’occasion. J’ai pu faire le point sur mes conditions physiques afin de me rassurer avant le combat qui je l’espère ne sera pas trop intense pour nous comme pour les populations locales. Toi-même connaît mon opinion sur cette intervention, et je ne pense faire que mon devoir de patriote mais si un processus de paix était trouvé au plus vite, cela arrangerait probablement tout le monde. Le chemin jusqu’à Marseille a été long et les températures étaient plutôt rudes dans le train, le gilet que tu m’avais donné m’a été utile, je te revois encore sortir du salon et me le confier avec tes mains si douces. Ensuite il y’eut cet ultime baiser dont toi seule en a le secret.

Cette image est la dernière que j’ai de toi à présent.

J’essaye de faire abstraction de l’atmosphère pesante qui règne ici, car plusieurs de mes collègues ont décidé de tenir tête aux supérieurs lors du départ, afin de rester au pays. C’est pour cela que quelques heurts ont éclaté entre eux et les forces de l’ordre sur les rails, mais les capitaines ont décidé de passer l’éponge sur ces incidents afin de rendre le voyage jusqu’en Algérie moins pénible. Certains groupes ont commencé à se former lors du voyage en train suivant les provenances et intérêts de chacun, même si tout le monde sait pertinemment que la répartition là-bas sur le terrain sera différente.

Dans quelques heures maintenant je prendrai connaissance de la compagnie avec laquelle je vivrai chez un colon, j’espère que ces personnes seront faciles à vivre, puisque voilà maintenant quelques mois que l’on avait adopté une certaine routine dans laquelle je me sentais à l’aise. L’idée de ne plus te voir pendant un certain temps m’est insupportable mais malheureusement inévitable. Cette période dont la durée nous est à-ce jour indéterminée va s’avérer longue mais l’amour que j’ai pour toi sera plus fort et j’en ferai ma force pendant mon absence.

Fais-moi la promesse  de prendre soin de toi et d’être forte.

Je t’aime, Clément.

Le 04/01/1956

Mon tendre Hugo,

J’allais au marché ce matin, comme tous les jours, quand j’ai entendu les voisins parler d’une façon vive de ce qui c’était passé. Il paraît que les gendarmes sont venus vous chercher aux aurores. Je me suis affolée et j’ai couru chez toi…..effectivement tu n’étais plus là !
Je me suis effondrée dans la cuisine, après t’avoir cherché dans tous les recoins, même les plus improbables : la cuisine, la chambre, les toilettes, la grange………Partout. Mais personne ! J’étais abandonnée !
On devait se voir aujourd’hui, et comme tous les mercredis je t’apportais ton gâteau au chocolat, celui que tu aimes tant. Tu te souviens ? Quand nous étions plus jeunes, et que tu venais aider mon père à la ferme, pendant ta pause tu m’observais faire ce gâteau et nous riions beaucoup. Tu picorais dans le plat et tu te mettais de la pâte partout sur le visage. Je me souviens …
Je suis chez toi, mes yeux et mes pensées perdus dans le vague entre deux phrases sur cette lettre, et je te revois comme si tu étais là. Tous les moments passés ensemble me reviennent. Il flotte encore l’odeur de ton parfum. J’aimerais que tu sois là, en ce moment, j’aimerais que tu me taquines jusqu’à m’agacer comme tu le fais souvent. Les moindres détails de ton existence me manquent.
Où es-tu ? Es-tu vivant ? J’ai tellement peur. On entend tant de choses horribles. Qu’en est-il ? Tant de questions pour si peu d’informations. Ici, tes parents sont fiers que tu sois en Algérie, tradition familiale comme ils disent ! L’un a fait 14-18, l’autre 39-45, toi l’Algérie, Quelle fierté !
Moi, je suis égoïste et je t’aurais voulu à mes côtés, toujours, toujours mon amour. Je n’ose exprimer ma peur…….. Partir, oui, mais reviendras-tu ? Combien rentreront ? Et personne à qui parler de tout cela ! La solitude est ma compagne, je suis seule, j’ai peur, j’ai peur, j’ai peur. Peur de ne jamais te revoir, de ne jamais vivre ensemble comme on l’a imaginé, peur de ne pas vieillir tous les deux. Peur que tu me reviennes changé, que tu souffres, que tu portes la marque, comme ceux des guerres précédentes qui la portent encore, marqués par toutes les horreurs. Il y a tant de choses qu’il nous reste à se dire, à vivre, à voir…
Je suis si désolée pour toi que tu ais été envoyé là-bas, toi, qui ne crois même pas en cette « Pacification ». Je te connais, je sais que tu vas rapidement perdre patience, mais n’oublie jamais ni tes valeurs, ni ton humour, qui me font tant t’aimer.
Aujourd’hui nous sommes le 04 janvier. Tu te souviens de cette date ? Il y a quelques années, ce même jour, nous  nous fiancions. Nous étions jeunes, heureux. C’était un moment magique ! Nous avions des étincelles de bonheur dans nos yeux !  Voilà, on en est là, l’Algérie a stoppé nos vies, nos projets. Une vie suspendue…….  Ton absence me hante et mon inquiétude me détruit. J’aurais tant aimé que tu sois là aujourd’hui pour que l’on puisse se souvenir ensemble, car tu as toujours aimé cette période qui suit les fêtes.
Ici, le froid perdure. Il en devient difficile de se réchauffer. Et je ne sais même pas si tu as de quoi dormir, manger, et te chauffer. Tu es peut-être mort de froid en ce moment-même. Je prie sans cesse pour toi, pour que tu vives, survives, pour que tu reviennes vite.
Tes parents partagent mes inquiétudes, mais ne t’en fais pas, on se soutient tous, et on t’attend. Réponds-moi dès que tu peux. Je t’attendrai tant qu’il faudra. J’ai foi en toi, tu me reviendras sain et sauf.
Je t’aime de tout mon cœur. A très bientôt.

Ta femme qui t’aime, Jeanne.

Le 4 Janvier 1956,

          Ma douce Nicole,

Ce matin, vers huit heures, alors que je m’apprêtais à me rendre à ton salon de coiffure, pour t’apporter ta veste et pour promener Obao, deux gendarmes sont venus me chercher.
Te souviens-tu, de mon avis de convocation, auquel je n’avais pas trouvé la volonté de répondre ? Et bien voilà la raison de leur venue ! Ils m’ont demandé de rassembler quelques affaires.
J’ai donc reposé ta veste, détaché Obao et exécuté leur demande. Dans ma petite valise bleue, j’ai mis trois pantalons, quatre chemises dont celle que je portais lors de notre premier rendez-vous… Que prendre ? Je ne sais même pas pour combien de temps je pars. Je ne suis jamais parti à la guerre, je ne veux pas. Je ne veux pas laisser ma vie là, j’ai tant de choses à faire, tant d’envies ! Deux pulls, des affaires de toilettes, mes papiers… A travers la vitrine de ton salon, je les vois. Les gendarmes m’attendent, gênés, mais moi je me rappelle de ces matins  où je regardais tes formes, tu sortais et nous buvions un café chez Maurice. Le vent breton remuait tes cheveux blonds. En refermant ma valise je reviens à l’instant présent puis une foule de souvenirs surgit, ce fameux débat lorsque j’avais reçu ma convocation. Une partie de la famille était contre  et l’autre partie était pour, moi j’étais contre. Aujourd’hui me voilà dans le vif de ce sujet. Mon opinion se confirme je suis bien contre ! Je referme la porte de notre maison en laissant derrière elle tous nos souvenirs communs depuis maintenant un an et demi.
Au moment où je t’écris je suis dans le train en direction de Marseille. Nous y sommes nombreux, il n’y a exclusivement que des hommes, tous aussi inquiets que moi, la plupart ont mon âge. Nous avons des visages inexpressifs et remplis de tristesse. Je distingue une peur chez certains, de l’appréhension chez d’autres. Nous nous parlons peu, quelques-uns arrivent à tuer le temps en jouant aux cartes. Moi je me contente de profiter des paysages hivernaux à travers ma fenêtre.
J’ai un mauvais pressentiment, j’ai entendu deux officiers qui parlaient d’une visite médicale lorsque nous serons arrivés au port de Marseille. Je vais donc subir vaccins et examens médicaux en tous genres. Je n’ai aucune information concrète concernant la suite des évènements, même si je sais que je pars pour la pacification de l’Algérie.
Tu me manques et je redoute de ne jamais te revoir, je regrette terriblement de ne pas d’avoir dit au-revoir. Nous ne nous sommes jamais quittés et me voilà arraché à ma famille. Je suis blessé et meurtri. Je reviendrai vite, prends soin de toi et pense à moi autant que je pense à toi.
Je t’embrasse tendrement,

 ton bien-aimé Charles.

 

Le 14 janvier 1956,

Mon Eline,
Ils sont venus me chercher. Voilà, c’est mon tour. Mes amis sont déjà partis et à présent, c’est mon tour. C’est surréaliste. Ils sont là, à m’attendre et je ne peux lutter contre mes pensées qui se bousculent. Tout me revient !
Te souviens-tu de notre rencontre au théâtre ? C’était un samedi soir d’hiver. Je m’étais installé dans le siège à côté du tien. Tu portais ton manteau  rouge que j’aime tant. Tu étais seule, moi aussi. On s’est échangés quelques mots, quelques regards ; ta peau pâle ressortait dans la pénombre de la salle et m’éblouissait. Je ne voyais que toi. De la pièce de théâtre, il ne me reste rien, juste une apparition….toi !  Puis je t’ai abordé, prétextant je ne sais plus quelle excuse et nous sommes allés boire un verre ensemble au petit café qui faisait l’angle. Là,  tu m’as dit avoir adoré le jeu des acteurs et je ne t’ai pas contredis. Tu te souviens de tout ça ? Comme c’est étrange, je dois partir pour la pacification en Algérie et toutes mes pensées sont remplies de toi. Le présent, le passé se mélangent mais le futur n’existe pas. Ton image  me hante. Je te vois devant moi, ta main caressant mon visage, mes cheveux courts et mal coiffés ainsi que ma barbe de trois jours. Cela ne fait pourtant pas longtemps, mais déjà beaucoup de choses me manquent : mon cabinet, notre petit appartement, notre lit, ta tarte à la rhubarbe, le pain de la boulangerie…
Peut-être que je me réfugie dans le passé, pour ne pas penser au futur. Ici, on ne sait rien. On nous a donné notre paquetage mais rien ne nous est dit sur la suite. Je pense juste à mon grand-père et à mon père qui nous ont parlé de la guerre et tout cela me terrorise. Non, je n’ai rien d’un héros, non, je n’ai rien à faire ici ! Je ne veux pas ! Je n’ai pas le choix ….Peut-être seras-tu déçue de ces paroles mais rien ne nous a préparé à cela, rien. Quand on me parlait de la guerre, cela me paraissait loin et surtout, jamais je n’aurai pensé y participer un jour.
Je pense à toi, beaucoup… Je sais que c’est dur pour toi aussi, que ce départ n’est pas simple, mais il faut tenir, il faut que tu sois forte malgré les évènements. Je te l’ai promis, je reviendrais et tout sera de nouveau comme avant. De toute façon il faudra bien que ça se termine un jour.
Plusieurs jours vont s’écouler avant que tu ne reçoives mes lettres, mais pour l’instant je vais bien, ne t’en fais pas. J’ai reçu mon équipement, on m’a vacciné, tout est fait, maintenant je suis soldat et il ne me reste plus qu’à prendre le bateau au port de Marseille demain matin à la première heure.
Je ne sais pas non plus ce qu’il va m’arriver là-bas, en Algérie. On nous a vaguement parlé de « Pacification » mais on n’est pas bête, on se doute bien qu’il va y avoir des combats, sinon pourquoi nous donnerait- on des armes ? Mais tu ne dois pas t’inquiéter, tout va bien se passer, et même si je te l’avoue je suis mort de trouille, je tiens encore debout avec l’espoir de te retrouver au plus vite.
N’aie pas peur pour moi. Je me réchauffe à ton sourire. Embrasse ma famille de ma part et dis leur de ne pas s’inquiéter. J’essayerai de t’écrire au plus vite.

Je t’aime mon petit amour, ne l’oublie jamais.

Ton Paul

 

4 Janvier 1956,

Mon étudiante préférée,
Ce matin, alors que j’allais au restaurant travailler,  le facteur m’a apporté ce que je redoutais tant…la feuille de route. Je me suis alors rendu dans le restaurant de ton père, et, sous le porche où nous nous sommes embrassés pour la première fois,  je me suis mis à écrire mes poèmes. Tu sais ceux que tu aimes tant, ceux que tu lis le soir avant d’aller dormir.
Mes poèmes ressemblaient plus à des listes retraçant tout ce qui allait me manquer : Le soleil couchant sur la vallée de Plélo, tes petits gâteaux caramel au beurre salé, le son de la rivière le matin, ta douce voix, tes cheveux noirs comme l’ébène, tes yeux marrons, le chant des oiseaux, tous les petits riens auxquels on ne prête nullement attention et qui aujourd’hui me semblent essentiels … Tout ces beaux souvenirs  seront les fantômes de mon passé.
Je n’ai qu’un seul regret mon amour, c’est de ne pas t’avoir épousé. Tes études passaient et passent avant tout je le sais, mais j’aurai dû t’attraper, j’aurai dû te convaincre, j’aurai dû t’enlever, te supplier pour te dire que je t’aime. Maintenant j’ai peur. Peur de ne jamais revenir vivant. Ma seule motivation est de revenir afin de te montrer tout l’amour que j’ai pour toi.
Je suis pour l’instant dans le train qui fait route pour la Rochelle. D’après quelques rumeurs, le train fait route vers Marseille, j’espère que nous allons gagner quelques degrés de plus. Je ne sens plus mes doigts, je m’accroche pour pouvoir t’écrire cette lettre le plus soigneusement possible. Pour passer le temps je joue aux cartes, j’oublie alors que chaque seconde qui s’écoule m’éloigne de ma vie, avec des gars qui ont eux aussi été arrêtés, arrachés à leur foyer.
Je vais essayer de t’envoyer le plus de lettres possible et j’espère que tu feras de même. Dés que j’aurais du temps libre je t’écrirais, mais si tu ne reçois pas de lettres toutes les semaines, ne t’inquiète pas car l’acheminement peut être long.
Je te laisse, je t’aime, ne cesse de penser a toi
Je te laisse, je t’aime, ne cesse de penser a toi
Je te laisse, je t’aime, ne cesse de penser a toi
Je te laisse, je t’aime, ne cesse de penser a toi

Ton fidèle Emile

   Saint-Brieuc, le 4 janvier 1956,

             Mon cher cousin Eugène,
Je corrigeais les poèmes que mes petits élèves avaient composés quand Jeanne a sonné à la porte. Ta fiancée a traversé la moitié de la ville à pied, alors qu’elle est enceinte !   Elle était calme mais semblait triste. Je l’ai invitée à s’asseoir au salon et je lui ai servi une tasse de thé à la menthe, son préféré, comme tu le sais. Elle m’a lancé « Je viens à propos d’Eugène. Quelque chose de grave est arrivé ». Je me doutais que c’était à cause de toi, sinon, pourquoi se serait-elle tournée vers moi, ta cousine ? Elle a sorti une petite photo de toi, le visage juvénile et anguleux, souriant, comme d’habitude, et elle m’a relaté les derniers événements.
Avant-hier, tu as reçu ta convocation pour ton service militaire. On s’y attendait, depuis tes vingt-et-un ans. Mais personne ne savait que tu étais appelé pour aller le faire en Algérie !
Elle a ajouté que quand tu as appris la nouvelle, tu ne t’es même pas révolté. Je te reconnais bien là, Eugène ! Ton grand sens du devoir a pris le dessus sur ta timidité. Jeanne t’a vu partir dans la neige et monter dans un camion militaire. Elle a dû insister pour t’accompagner jusqu’à la caserne Charner, où débutait ta mission. Ta fiancée est dépitée. Tu ne l’as même pas embrassée, tu ne t’es même  pas retourné ! Une stupide question d’honneur, sans doute.
Quant à moi, j’ai mis un moment à réaliser que tu dois être, au moment où j’écris cette lettre, quelque part entre  Marseille et l’Algérie. Il y a des rumeurs qui circulent, dans la ville, mais personne ne sait réellement ce qui se passe là-bas.
Jeanne est trop malheureuse pour t’écrire elle-même, alors je me charge de le faire à sa place. Pour l’instant, elle croit sa vie effondrée : votre mariage, prévu pour avril, votre cabinet médical, qui vient juste d’ouvrir près de la boutique de tes parents, votre bébé qui naîtra bientôt, tous vos projets semblent être abandonnés.
Jeanne m’a raconté que tu es emmené pour l’Oran. Je ne suis pas sûre de l’orthographe, mais c’est là que j’expédie cette lettre, en espérant qu’elle te parvienne.
Tiens-nous au courant, je suis de plus en plus inquiète. Vas-tu te retrouver sur un front de combat, ou ton rang d’infirmier va-t-il te permettre de rester en sûreté ?
Je ne devrais probablement pas t’en parler, mais j’ai entendu des femmes dire que les terroristes tuent tout le monde, là-bas. Mais ça ne doit être que des rumeurs de bonne femme.
Jeanne t’embrasse et dit qu’elle t’aime, et je pense à toi.

               Ta Cousine, Ambre Desbois.
P.S : J’ai obligé Jeanne à sortir faire un tour pour qu’elle se change les idées. Nous t’avons acheté une écharpe, que tu trouveras ci-joint à la lettre. Je ne sais pas s’il fait froid en Algérie, mais elle pourrait t’être utile.
P.P.S : Ne t’en fais pas pour Jeanne et le bébé. Je promets de m’occuper d’eux jusqu’à ton retour. Jeanne s’est déjà installée dans la petite chambre au fond du couloir. Elle va sans doute rester chez moi quelques temps.
Fais très attention à toi et écris-moi vite !
Ambre Desbois.

 

Mon amour,
Ce matin, les autorités sont venues me chercher à l’épicerie. C’était un jour ordinaire, un jour comme tous les autres. Je venais de vendre des légumes à Madame Dupond comme chaque matin. Elle m’a demandé de tes nouvelles. Je lui ai dis que j’étais le plus heureux des hommes avec toi et que tout allait bien. Du moins, jusqu’à ce jour….
Voilà, c’est à mon tour de partir. J’ai dû aller chez nous. Les gendarmes m’ont donné cinq minutes pour rassembler mes affaires et prendre le strict nécessaire. Je te revois encore ce matin, vêtue de ta nuisette rose pâle, m’apportant le petit déjeuner au lit. Cette nuit fut la nuit la plus fabuleuse de ma vie. Je pars pour une durée illimitée, je ne sais quand je reviendrais…
Que ferais-je sans toi? Sans ton sourire, ta joie de vivre? Qui me fera des bons petits plats comme tu me le faisais? Qui fera une tarte au citron aussi bonne que la tienne ou des pâtes carbonara faites avec ta petite touche italienne?
Je revois encore notre maison si vide, avec cette atmosphère si lourde. Je revois ces photos accrochées au mur dans le salon. Je revois tes bijoux sur le bord de la commode, et puis ton parfum qui te rend encore plus belle. Je revois toutes ces choses qui me rappellent toi, qui me rappellent nous, les amoureux les plus fous l’un de l’autre. Ce soir nous devions aller au restaurant pour tes vingt-quatre ans. Tu avais même préparé ta robe rouge,  je l’ai vue en partant.
J’aurais voulu te dire au revoir mais je n’ai pu le faire. J’ai seulement vu Marcel. Je te demande de l’aider à tenir la boutique le temps que je ne serais pas là. Ca fait drôle tu sais… J’ai vu mon grand père, mon père puis mes amis partir et à présent c’est à mon tour d’être appelé. Pour combien de temps ? Pour y faire quoi ? Que sais-je… Ce que je sais, c’est uniquement que ce quotidien va fortement me manquer… Préviens ma famille que j’ai été appelé. Dis leur que je les aime et qu’ils me manqueront.
En ce moment même je suis dans le train qui me mène à Marseille. Arrivé là- bas, je prendrais le bateau en direction de l’Algérie et nous serons basés à Alger. Je ne sais quand je reviendrai, je ne sais quoi penser… Certains disent que ce ne sont que de simples affrontements mais rien de violent, rien de mortel en tout cas, rien qui puisse nous séparer de manière définitive.
En ce beau jour d’hiver, il neige. Je pars avec ce paysage blanc en tête pour trouver la chaleur d’un pays inconnu pour moi. Je regrette déjà ma ville et ma région qui me sont tant chère. Que trouverai-je là bas ? La vie me plaira t-elle ? Tellement d’interrogations se bousculent en moi. Je regarde autour de moi et je vois tous ces hommes, écrivant aux personnes qu’ils aiment.
J’ai sympathisé avec un certain Raymond, il travaille dans le bâtiment. Sa femme se prénomme Janine, comme toi. Il en est fou amoureux, comme moi de toi. Lui aussi à peur, il craint beaucoup ce départ loin de celle qu’il aime. En plus d’être séparé de toi, je devrais m’opposer contre des gens qui réclament leur liberté. Quelle honte ! Qu’on leur laisse ce pays, qu’on leur laisse cette liberté qui a tant été demandée !  La vie n’est pas faite pour que l’homme soit sous la dépendance d’un autre. Me battre contre la liberté, ce n’est pas moi, ce n’est pas la vie. Ce n’est que prétention de vouloir toujours plus, toujours plus grand.
Surtout,  toi, mon amour, ne changes pas. Continue d’être cette femme pétillante, et si jolie que tu es. Tes yeux émeraudes, ta bouche, tes courbes, tes longs cheveux bruns. Tout me manquera chez toi.
Quand je reviendrai, nous nous marierons. Je te ferai mienne, et je serai fier de pouvoir dire aux gens que tu es ma femme, que tu es la seule personne qui restera à mes cotés jusqu’à la fin de mes jours.
Au revoir mon amour, je t’embrasse fort.

 Pierre
PS: Je te demande une dernière chose. Va dans l’armoire de notre chambre, regarde dans ma chemise blanche, à l’intérieur. C’est une bague n’est ce pas? Joyeux anniversaire mon amour…

 A Marseille, le 04 Janvier 1956,

         Ma chère et tendre femme,
Rappelles-toi, je sortais de chez Madame Robert,  notre vieille voisine aux mille problèmes, pour réparer la fuite d’eau dont elle se plaignait tant. Cet après-midi là,  elle ne m’a pas lâché d’une semelle : la fuite d’eau de la salle de bain,  les robinets de la cuisine à changer,  le  bavardage, les commérages… j’ai eu le droit aux toutes dernières nouvelles de la ville ..
Je suis loin de tout cela aujourd’hui. En sortant de chez elle, je ne savais pas qu’il était aussi tard ! Déjà 17 heures, j’y étais donc depuis 3 heures ! J’ai tout de suite pensé à toi ma petite femme chérie, toi qui devais m’attendre à la maison.
Là, c’est passé la pire image de ma vie : les gendarmes, les cris, les pleurs, tes pleurs. Rien que d’y repenser et de l’écrire j’ai une boule au ventre.
Je t’écris du train, direction Marseille. Des rumeurs disent qu’ensuite nous embarquerons. On nous informe vraiment très peu. Beaucoup de rumeurs circulent mais on ne sait laquelle dit vrai. C’est tout ce que je sais pour le moment.   Je ne suis pas content d’être là, je pense aussi à nos projets : notre maison qui devait s’achever bientôt. Moi qui rêvais d’habiter avec toi avec notre petite routine. J’ai le sentiment coupable de t’avoir quitté toi et les autres, mes collègues, Jean, Patrick, Michel, pour tout te dire même mon horrible patron me manque,  nos amis et surtout ma famille, tante Annie, tonton Brice, mamie Odette… Ha ! Tellement de monde !
J’aimerais me révolter pour revenir parmi vous  mais je ne peux pas. Dès que je rentrerai, on continuera  cette  si belle vie que l’on avait avant, on recommencera, là où on l’a laissée.
Il est 23h, l’heure de dormir, mais comme chaque soir je n’y parviendrai pas car je penserai trop à ma petite femme chérie.
Surtout prends soin de toi et je t’embrasse bien fort.

      Je t’aime pour toujours
Paul

 

Mon ange,
Je n’ai pas pu rentrer vendredi soir, ne n’en veux pas, je vais t’expliquer.
J’étais à ma journée de travail,  comme d’habitude, comme tous les jours. J’étais en haut de mon échelle  à réparer une ligne de trente volts, enfin, rien de plus habituel. Je pensais à la soirée que tu m’avais promise. Tes petits plats si soigneusement préparés comme toujours, la folle nuit d’amour qui m’attendait !
Malheureusement, mes pensées furent détournées. J’ai aperçu une voiture avec des gendarmes. Ils sont venus m’aborder pour me donner ma convocation pour la pacification en Algérie. Appelé oui, mais partir … je ne suis pas prêt. Je n’ai rien pu faire contre eux. C’est pour cela que je n’ai pas pu te contacter auparavant. Je m’en excuse. J’espère vraiment ne pas rester longtemps. Tu me manques déjà, je sais que cela ne fait pas longtemps que je suis parti mais je n’ose même pas imaginer tout ce temps sans toi, Christiane. Tu me manques, ton visage me manque, ton chignon et tes robes scintillantes, ton sourire me manquent. Ta naïveté, ta gentillesse, même tes défauts  me manquent.
Je repense au premier jour où je t’ai rencontrée, à notre mariage, à nos soirées romantiques, je me rends compte que les plus beaux jours de ma vie se sont déroulés à tes côtés. Voilà, les gendarmes m’ont emmené dans leur camionnette jusqu’à la gare. Des gars étaient déjà à l’intérieur, comme moi … abasourdis, ne sachant ce qui nous attendait … On nous a amené faire des vaccins et nous équiper. On nous a remis notre paquetage, ensuite nous avons pris le train jusqu’au port. Des hommes pleuraient, certains ont même tenté de s’échapper, mais les gendarmes nous surveillaient de tous les côtés. Je suis effrayé, je dois te l’avouer même si nous n’avons aucune information sur ce qui nous attend. Je répétais souvent que rien n’était pire que mon satané métier, j’avais sûrement tort. Je suis en ce moment à bord du bateau.  On embarque  pour Alger. Nous sommes nombreux. Ils nous ont exceptionnellement laissé écrire une lettre mais ce n’est pas facile dans ces conditions.
J’espère réellement revenir aussi vite que je suis parti. Je m’en vais, je quitte le continent. Moi qui ne connais que notre pays, notre village même. Moi qui n’ai  jamais exploré d’autres horizons. Ca va me faire tout drôle.
Tu me manques.

Je t’embrasse fort.

                                                                       Ton Jean.

 

Le 4 janvier 1956 dans le train qui arrive à Marseille.

Mon amour,

Je suis parti sans te dire au revoir. Le jour de mon départ a été le jour le plus horrible de ma vie. J’ai su que c’était fini et que peut-être je ne  te reverrais plus jamais. J’avais déjà reçu ma lettre, nous savions tous les deux que je devais partir pour la pacification en Algérie. Nous en avions parlé avec les copains. Certains sont déjà partis. Pourtant, je ne t’ai rien dit. Je suis parti.  Je ne t’ai pas vu pleurer. Tu pourras dire à mes parents que je les aime et qu’ils me manquent. Ne te fais pas de soucis, je ferai tout pour revenir. J’ai peur. Nous avons tant entendu parler de la guerre avec nos parents et grands-parents. Ces récits d’horreurs…Tout cela nous semblait bien loin et jamais nous n’aurions imaginé que notre génération subirions à son tour la même chose. L’histoire avance et nous ne savons pas en tirer les conséquences. Le cercle se poursuit, c’est sans fin. Pourtant, je ne suis pas fait pour porter une arme. Travaille bien a l’infirmerie et prend soin des malades. Prends soin de toi et moi je prendrai soin de moi. Fais attention à ma fille que j’aime tant. Chloé a besoin de son père  pour grandir et  c’est pour cela que je ferai tout pour revenir au plus vite.
Je suis dans le train qui est en direction de Marseille. Il neige et il pleut, le train est parti de Rennes en retard à cause de la neige. Il fait froid et je commence à avoir faim, ils nous ont rien donné à manger.  On est entassé dans des petits wagons. Avant le départ de la caserne, je me suis fait vacciner, ils nous mettent en file indienne et nous pique dans le dos, et après on m’a donné mon paquetage.
Tout me manque même le chat que je déteste, tes petits yeux marron en amande, tes cheveux courts blancs qui rebiquent aux pointes et aussi tes petits caprices qui m’agacent. J’aimerais que tu me refasses une bonne blanquette avec du riz.
Tu pourras dire à mon père de trouver quelqu’un d’autre pour me remplacer à la menuiserie car j’ai le pressentiment que je vais rester longtemps en Algérie et je sens que c’est une cause perdue car c’est normal que les algériens demandent leur indépendance. Je n’ai peut être pas fait beaucoup d’études mais au moins j’ai une femme, une fille et un métier que j’aime.

Petit Jacques Dupuis t’envoie mille bisous de son train.

Je t’aimais, Je t’aime et je t’aimerai…

Jacques Dupuis

 

A Marseille, le 4 janvier 1956.

Ma Nicole,

Je vais bien, je ne veux pas que tu t’inquiètes. Hier matin, j’auscultais Monsieur Blanchard, un vieil homme qui a une bronchite depuis quelques semaines. Il venait de retirer sa chemise quand deux hommes frappaient à la porte du cabinet. C’était deux gendarmes. Ils demandaient Paul Andrieux, médecin au 12 rue des Mésanges à Strasbourg. Ils venaient me chercher pour partir en Algérie.  Il fallait que je prenne des affaires, j’ai décidé de prendre ma mallette d’instruments. Nous sommes partis dans un petit fourgon qui puait le renfermé. Je voulais te laisser un mot mais je n’ai pas eu le temps. Monsieur Blanchard était choqué mais il m’avait promis de t’appeler. Lorsqu’ils m’ont appris mon départ, je ne pensais qu’à toi qui étais chez madame Latrousse à nettoyer le petit appartement de cette gentille femme rue saint guillaume. Tu portais ton tablier marron, celui que j’aime tant car il fait ressortir tes beaux cheveux blonds.  Tu vas beaucoup me manquer Nicole.
Nous sommes partis en train pour Marseille. Il a roulé toute la journée sous la neige. Le train était glacial et  je rêvais de te serrer dans mes bras. Nous sommes une centaine à partir de Strasbourg. Lorsque nous sommes arrivés, des hommes nous ont dirigés vers un camp où nous avons passés la nuit. Le lendemain matin, nous avons rempli des fiches d’identités puis nous avons été vaccinés. Je n’ai pas pu t’écrire à mon plus grand désespoir avant le soir. J’ai fait des connaissances avec quelques médecins qui seront avec moi et nous avons reçu notre paquetage. Le nôtre est plus petit que celui d’un soldat. Nous allons passer notre dernière nuit en France et demain nous partons pour Alger en bateau. J’ai eu le temps d’observer la ville sous la neige, c’est magnifique ! Je devine le clocher d’une église enfouie sous la neige. Tu verras sur mes photos. Il n’y a pas de chauffage dans notre camp : il fait horriblement froid !  Nous avons hâte d’arriver à destination car là-bas nous aurons plus chaud. Je suis heureux de découvrir ce nouveau pays mais tu vas me manquer.
Je connais les risques de la guerre mais ne t’inquiète pas, je pars en temps que médecin mais pas comme soldat.
Peux-tu prévenir ma famille de mon départ ? Dis leur de ne pas s’inquiéter, je serai de retour bientôt, j’espère.
Promets- moi de faire attention à toi et de continuer à bien travailler comme tu fais. Je t’écris dès que je peux. Je t’aime

Paul

 

Le 4 Janvier 1956

Chère Louise,

            Je ne rentrerai pas ce soir. Je ne rentrerai, d’ailleurs, peut-être jamais.
La maison était vide à ton retour, tu as du être morte d’inquiétude. Si cela peut te rassurer, je suis toujours vivant. Pour l’instant.
Je révisais pour mon examen de vendredi, une tasse de café dans la main. J’essayais de me concentrer tandis que Virus, ce maudit chat, se frottait contre mes jambes et que je surveillais l’heure pour aller éteindre le pot-au-feu à midi, exactement comme tu me l’avais demandé. Vers douze heures moins dix, j’ai entendu frapper à la porte. Je n’avais pas vraiment envie d’aller voir qui venait nous rendre visite à l’heure du repas. J’avais déjà suffisamment de retard sur mes révisions. Après quelques secondes d’hésitation et les coups sur la porte se faisant plus insistant, je me décidais à ouvrir. Franchement, j’espérais de tout cœur que ce ne soit pas grand-mère Huguette. J’ai sûrement été trop long car d’un coup, la porte s’est ouverte en claquant violemment contre le mur. Deux gendarmes sont entrés. Tu ne peux imaginer l’angoisse que j’ai ressentie à cet instant ! Qu’avais-je bien pu faire ? L’un d’eux m’annonça que j’étais réquisitionné pour partir faire la pacification en Algérie. Appelé ! Je m’y attendais .Je me suis effondré. Ensuite, tout s’est déroulé très vite. Les gendarmes m’ont demandé de prendre quelques affaires. Je suis monté au premier étage. Dans un petit sac, j’ai rassemblé une tenue de rechange, ma brosse à dents et un livre sur les grandes découvertes de la médecine. Puis au dernier moment, j’ai rajouté une vieille photo de nous deux. Je pensais que ça m’aiderai sûrement à tenir le coup. Enfin, j’ai rapidement versé de la nourriture au chat avec des gestes mécaniques. Je ne savais plus ce que je faisais. Je crois que je n’arrivais tout simplement plus à réfléchir. Quand je suis redescendu, la sonnerie du minuteur a retenti. Le pot-au-feu ! Je me précipitais vers la cuisine quand un des gendarmes m’a attrapé par derrière et m’a entraîné dehors « Allez ! On n’a pas toute la journée ! » Brutalement, ils m’ont fait monter dans un camion. D’autres hommes étaient déjà à l’intérieur. Certains avaient le regard vide, d’autres le visage déterminé. Quelques uns se retenaient de pleurer. J’ai reconnu le petit Jean. Comme je le regardais intensément, il m’a souri tristement. Nous roulâmes ainsi longtemps. Puis nous nous sommes arrêtés dans une gare. Laquelle, je ne sais pas ! Je suis d’ailleurs incapable de te dire où nous allons ! Personne ne sait ! Sur place, ils nous ont refilés un casque, une uniforme et une arme. C’est à ce moment que la crainte de ne plus te voir m’a envahi. L’arme pesait lourd et était froide dans mes mains. Moi, un petit étudiant en médecine, tuer des gens? Cette perspective m’horrifiait. Enfin, nous avons pris un train. Des rumeurs circulent comme quoi nous irons jusqu’à Marseille. Certaines personnes disent également que ce n’est pas la pacification qu’on va faire en Algérie mais la guerre. J’essaye de ne pas écouter n’importe quoi et de me faire ma propre opinion.  C’est du train que je t’écris. Ce n’est pas évident, nous sommes tous entassés les uns sur les autres. J’ai fais la rencontre d’Eugène Guillemont. Il est infirmier. Je me suis tout de suite bien entendu avec lui. Nous avons essayé d’imaginer ce qui allait nous arriver une fois en Algérie ; On espérait se retrouver ensemble en tant que médecin. Il m’a raconté sa vie, un peu. Eugène a laissé sa femme enceinte. Il ne verra pas son petit grandir. Moi, c’est toi que je laisse derrière moi et notre nouvelle vie. On venait à peine de s’installer ensemble ! D’avoir un chat ! J’espère que ce petit Virus se souviendra de moi en rentrant ! Oh Louise, plus j’écris, plus la nostalgie m’envahit. La neige tombe, recouvre les champs. Le ciel gris d’hiver à l’air aussi triste que nous tous. A ce moment je m’imagine dans notre nouvelle maison ! Le chat, toujours en train de se frotter contre mes jambes. J’ai éteins le pot-au-feu, mis la table, tu rentres, on mange un bon repas et on part tout les deux aider ma mère à l’épicerie. Mais pas cette fois. Le pot-au-feu est sûrement brûlé. Tu dois être sublime avec ta nouvelle coupe de cheveux. Malheureusement je ne pourrai pas te contempler. Je penserais chaque jour à toi Louise, chaque jour .Je garderais toujours ta photo sur moi comme ça même si je meurs tu seras à mes côtés. Je ferais tout mon possible pour survivre même si je n’y crois pas vraiment. Mon Dieu, Louise, je ne reviendrais peut-être jamais mais je t’en supplie ne m’oublie pas ! Préviens mes parents ils ne sont pas au courant. Aide ma mère comme tu peux a l’épicerie cela te changera les idées. Et surtout ne t’inquiète pas ! Je t’enverrai des lettres autant que je pourrais.

Je regrette de ne pas te l’avoir dis assez souvent mais je t’aime. Je pense très fort à toi.

Jacques.

 

Le 4 Janvier 1996

      Mon amour,

      Je pensais te retrouver dans ton lit comme chaque samedi matin. J’étais venue, comme à notre habitude, tôt le matin, pour te rejoindre, une fois de plus. J’avais mis le parfum que tu préfères, celui à la cerise, puis mes plus beaux sous-vêtements et j’étais prête à commencer une magnifique journée à tes côtés. J’ai passé le seuil de la porte de ton appartement,  heureuse et si impatiente. Je m’apprêtais à rentrer dans ta chambre, j’ai murmuré  « Mon cœur ? » puis aucune réponse. J’ai alors allumé la lumière de ta chambre et je ne t’ai pas vu, je n’ai pas compris, c’était la première fois que tu n’étais pas au rendez vous. En marchant dans ton appartement je suis passée devant la fenêtre et j’ai alors vu un fourgon de la gendarmerie au loin, ce n’étais pas normal que tu ne sois pas là. J’ai alors compris qu’ils t’avaient emmené. Je me suis effondrée comme si une moitié de moi n’était plus là. Je suis restée toute la journée chez toi, ta robe d’avocat suspendue à ton armoire, la tarte au citron  entamée. J’ai alors passé ma journée dans ton lit à pleurer ton départ, dans tes draps parfumés avec mon odeur préférée, la tienne.
Sache que je vais t’attendre mon amour, passer l’hiver sans toi, sans tes câlins et tes bisous, ton odeur, ta joie de vivre et ton sourire. Je sais allée faire un tour sur la plage où  nous nous sommes rencontrés il y a 2 ans, je pensais que cela me consolerais. Je me suis trompée…
J’ai appris par Hélène, qui a reçu  une lettre de Jean, que vous étiez ensemble dans le même train. Elle m’a dit que la peur et l’inquiétude se lisaient sur tous les visages et elle m’a aussi dit que tu pensais à moi. J’ai hâte de recevoir ta lettre mon amour.
Malgré tout cela, je pense qu’ils n’ont pas de soucis à se faire avec toi, toujours l’envie de gagner, sportif et travailleur comme tu es, ça ira.
Prends soin de toi, c’est ça le plus important.
Je t’aime et je pense à toi mon petit cœur.

 Marcelle.

 

A Saint-Brieuc,  le 04 janvier 1956,

Manuela d’amour,

J’étais en train de préparer la pâte à pain pour les baguettes, quand ces « enfoirés » sont arrivés me prendre. Je n’y crois toujours pas. Je n’ai pas envie de te perdre ! Les enfants, la boulangerie qu’on venait d’acheter depuis 4 jours ! Comment vas-tu faire toute seule ?

Quand ils sont arrivés, c’est Anaïs qui était au magasin. C’est donc elle qui a ouvert la porte aux gendarmes. Ils étaient deux, un grand moustachu et un petit chauve. Celui-ci a ouvert la porte du magasin, et a ordonné : « Allez me chercher André Delalande, s’il vous plaît » Anaïs est donc arrivée vers le fournil, alors qu’elle n’y va jamais normalement. Surpris de la voir, je lui demande ce  qu’elle a et elle me répond que des hommes me réclament. J’étais loin de me douter qu’ils s’agissaient de gendarmes. J’ai donc posé la pâte, le racloir puis mon torchon et j’y suis allé. Je n’aurais jamais dû…

Ils m’ont dit de prendre quelques affaires et de venir les rejoindre, assez rapidement. Un sentiment d’appréhension et de peur m’a envahi. Sur le moment, j’ai pris ce qui me tombait sous la main. Une photo de toi, un slip et une bouteille d’eau. Anaïs a  eu le temps de rajouter un éclair au chocolat de la vitrine pour la mettre dans mon sac. Elle a bien fait, car ici c’est immangeable. Sa texture fondante et onctueuse m’a fait rappeler à quel point mon confort était luxueux à tes côtés. Avec ce recul, j’aurais dû prendre des vêtements chauds et un album photos de toi car ton visage sublime me manque. Maintenant, tu es basée sur une photo, et comme tu es tout pour moi, cette photo est tout. Après avoir pris mes affaires, ils m’ont chopé et on est parti en camionnette. J’aurais voulu que ce jour n’arrive jamais dans ma vie. J’espère aussi que ce sera le dernier appel de ma vie.  J’en ai marre de devoir te quitter. Tu me manques déjà. Me séparer de toi, est pour moi   désastreux.  J’espère que la pacification sera courte, très courte. Je ne veux pas te perdre, tu es mon unique repère. Je n’ai vraiment pas envie de te quitter, de tout quitter. Les enfants, toi, la boulangerie qu’on venait d’acheter, la voiture, notre vie quoi ! On a tant travaillé pour obtenir tout cela que de m’enlever tous nos projets et nos concrétisations du jour au lendemain, c’est lâche, trop lâche. Je souhaite que la boulangerie se porte toujours bien à mon retour, et toi aussi. Fais attention à toi, vraiment.  Je ne veux pas que tu m’oublies, je t’écrirai tous les jours si je le peux. Abasourdi, attristé par ce débile appel. J’aurai voulu m’enfuir pour échapper à cela ou bien te faire un éternel câlin. Je suis actuellement dans le train. On doit être 200 ou bien 300. Il fait très  froid. Normalement je devrais être avec toi, près du feu, proche de ton bon potage aux légumes ou bien de ton couscous, les enfants seraient en train de jouer aux petits chevaux. Je voudrais tellement retrouver ce moment. Je pense aussi beaucoup aux enfants, Embrasse-les tendrement pour moi. Tu me manques terriblement, je n’ai jamais senti de sentiments aussi fort pour quelqu’un, tu es l’amour de ma vie.

A très vite je l’espère

André

  A Marseille, le 4 Janvier 1956,

            Cher Emilie,

Je ne suis pas rentré mardi mais, ne m’en veux pas, je n’avais pas le choix…

C’est à cause de l’armée, je pensais en avoir fini avec eux, mais malheureusement eux n’en avait pas fini avec moi…

Alors que je sortais de la boulangerie et des délicieuses odeurs qu’elle renfermait, alors que je venais juste de rentrer chez moi et alors que je venais de me mettre à table et que j’avais devant moi une délicieuse blanquette de veau, préparée, je l’espère, avec tout ton amour, les gendarmes sont venus chez moi, et sans me dire pourquoi m’ont pressé à prendre mes affaires et encore, je n’ai pas eu le temps de tout prendre…

Tu vas peut-être trouver sa bête mais l’image de ta blanquette de veau, cette odeur si alléchante que je n’ai pu, malgré moi, manger ou bien même goûter, reste gravée en moi comme le dernier souvenir de ma vie. Oui,  à partir du moment où les gendarmes ont franchi le seuil de ma porte, j’ai su que ma vie venait de prendre un nouveau tournant.

J’avais déjà entendu des rumeurs comme quoi le fils de la voisine avait été emmené de force par les gendarmes et qu’il se tramait des choses pas très saines mais je ne te l’ai pas dit, je ne voulais pas t’effrayer…

Ils m’ont fait monter dans un camion, j’y ai retrouvé d’anciens camarades que j’avais rencontrés lors de mon service. Il y avait Charles, Louis, Albert, Jean et un avec qui je m’entendais le mieux : Tom, devenu professeur depuis 2 mois. J’espère qu’il rentrera chez lui et sans séquelles et si par malheur il venait à ne pas rentrer, j’espère que ce sera après moi…C’est peut-être égoïste mais c’est comme sa…

J’ai peur, même très peur et je ne pense pas revenir vivant car, d’après ce que j’entends, c’est un véritable massacre et les rebelles sont loin d’être sans défenses. Je ne sais pas ce qui m’attend là-bas et honnêtement je ne veux pas savoir car, j’ai honte de l’admettre, mais je suis effrayé à l’idée de savoir ce qui m’attend là-bas.

Quand nous sommes arrivés à la caserne, j’ai fait un saut de 8 ans dans le passé, quand j’ai fait mon service militaire. Ils nous ont montré où récupérer l’uniforme, le paquetage et les armes puis les militaires assignés à la charge d’infirmier nous ont fait toutes une séries de vaccin et d’après la rudesse dont ils ont fait preuve lors de cette séance, ils devaient être très pressés, mais vu le nombre d’hommes qu’il y avait, cela ne m’a pas étonné.

Après cela, ils nous ont divisés et je suis maintenant à la tête de dix hommes dont, heureusement, Tom. Je ne pense pas être assez doué pour avoir une tâche aussi importante, car maintenant des vies dépendent de moi, de mes décisions et si mes choix ne sont pas les bons des gens mourront et ça ce serait injuste car ce ne serait pas eux qui seraient à l’origine de leur mort, mais moi et moi seul. Ce n’est peut-être pas la peine de dramatiser comme ça mais dit moi :

A ma place qu’aurais- tu fais ?

Serais-tu resté de marbre face à toutes ces rumeurs ?

Je ne sais plus où j’en suis, je suis perdu…

Là normalement, je devrais être avec toi dans un parc ou autre, en tout cas loin de toutes ces horribles choses que j’entends. Je pourrais passer ma main dans tes beaux et longs cheveux bruns, me perdre dans tes grands yeux verts, sentir ton odeur printanière et plus que tout te serrer dans mes bras… Mais non je ne peux plus, je suis loin de toi, ils m’ont enlevé loin de toi, c’est injuste et ils n’ont pas le droit ! Mais je dois faire mon devoir, comme tout le monde… Oh ! Si tu savais à quel point là, maintenant j’en ai envie…

M’attendras-tu ?

C’est une question que je n’arrête pas de me poser depuis que les gendarmes m’ont arraché à ma vie, ma vraie vie…

Là, je suis à Marseille et l’armée nous laissent le temps d’écrire une lettre donc j’en profite pour t’écrire, alors je te dis et je te le redirais chaque fois que j’aurais l’occasion de t’écrire je t’aime et je pense à toi, tout le temps.

Je t’aime et pense à toi,

Adrien.

A Saint-Brieuc, le 04 Janvier 1956,

Adrien,

Mon cher et tendre époux.

Mon cœur est aussi glacial que dehors.

Ce matin, lorsque tu étais dans les champs en train de ramasser les pommes pour que je te fasse ma meilleure tarte aux pommes, les enfants et moi, nous te regardions.

Quand je te regardais, je te voyais comme tu étais le jour de notre rencontre. Tes cheveux blonds et tes yeux verts brillaient grâce aux reflets du soleil. Ton sourire m’éblouissait lorsque tu me regardais.

Mais tout ce bonheur s’est arrêté net quand des militaires sont arrivés.

La peur a commencé à nous envahir, ils se sont approchés de toi, vous avez parlé pendant un court moment puis tu nous as fais un signe de la main. A cet  instant  ton sourire s’est effacé.

J’ai compris alors que tu partais. Les enfants me regardaient sans faire de bruit. Nous t’avons vu partir ensuite avec ton petit sac dans leur fourgon et une larme n’a pas pu s’empêcher de couler sur mon visage. Les enfants n’ont pas dit un mot de toute la journée après ton départ. Je ne pense pas que Mattieu et Jane comprennent, ils n’ont que 10 et 6 ans.

Personne ne sait où vous êtes partis et tout le monde est inquiet sauf tes parents qui sont ravis, comme lorsque tu avais commencé ton service militaire il y a quelques années.

J’espère que tu reviendras sain et sauf, nous reprendrons notre vie là où elle s’est arrêtée. Nous mangerons la tarte aux pommes que j’aurais mis 2 heures à préparer avec les pommes que tu avais ramassées dans les champs. Les enfants rigoleront de nouveau.

Je ne toucherai à rien qui puisse changer notre dernière journée.

Je t’en prie, réponds-moi vite mon amour !

Je ne supporte pas de ne pas te voir, de ne pas savoir où tu es, de ne pas savoir où tu vas, ni ce que tu vas faire.

Reste en vie, fais attention à toi. Pour moi, pour les enfants, pour nous. Je n’espérai jamais à avoir à te dire adieu mais j’en suis obligée. Quand tu as fais ton premier service militaire, je n’aurais jamais pensé que quelques années plus tard tu aurais été rappelé et que nous aurions été séparés. J’aimerai encore me plonger dans tes yeux verts, en te caressant tes cheveux blonds au moins une dernière fois.

Je t’aime plus que tout au monde,

Gwendoline

Le 4 janvier 1956.

Ma chère Louise,

Nous allions, comme tous les matins, manger du pain frais, avec de la confiture de fraises faite par ta mère, un bon café et un jus d’orange.

Mais tout s’est enchaîné. On frappe à la porte, et puis j’entends « gendarmerie, ouvrez » ; et là je me souviendrai toujours de ton expression, tu as pali d’un coup.

J’ai ouvert, et là, c’est le drame ; j’ai appris que j’avais 5 minutes pour préparer un sac d’affaires personnelles et te dire au revoir mais surtout, que j’étais appelé pour être réincorporé dans l’armée française.

Je ne pourrai décrire ce sentiment qui m’a envahi quand j’ai appris cette terrible nouvelle.

J’ai eu peur, et il s’est créé cette boule dans mon ventre qui ne partira pas aussitôt.

J’ai eu envie de pleurer, mais, fier comme je suis, je me suis retenu devant toi.

Puis j’ai pensé à toi, à nous, à nos projets, que je te reverrai peut être plus jamais.

Je n’ai pas envie d’y aller, j’ai envie de me révolter, de partir loin, au bout du monde avec toi, mais je ne le peux. Cela me rend tellement triste si tu savais mon amour.

Toute ma vie je me souviendrai de ce matin où la gendarmerie est venue me chercher alors que nous nous réveillions tranquillement.

Je t’écris cette lettre en ce moment même, dans la caserne militaire de Paris, où nous sommes redevenus des soldats, où on nous a vacciné brutalement (j’ai été courageux, je n’ai pas eu mal) ; nous étions tous alignés, par rangées, et on nous vaccinait dans le dos, tous en même temps.

J’espère que tu réussiras à te remettre facilement de tes émotions de ce matin ; de me voir partir si vite a dû te faire de la peine.

Si tu savais comme je regrette d’être parti si brusquement, de ne pas t’avoir dit au revoir correctement.

Jamais je n’aurai pensé être appelé une seconde fois dans ma vie. Je ne sais pas où on nous emmène, certains disent qu’on va prendre le train jusque Marseille pour partir en Algérie en bateau, pour faire la guerre. Je ne sais pas quoi en penser. En tous cas, toutes les choses que je trouvais agaçante dans ma vie d’avant me manquent déjà, mais toi tu me manques déjà en particulier.

Si je pars faire la guerre, je veux que tu saches que cela ne me fait pas peur, que je reviendrai vivant, et que je ferai honneur à la France; d’ailleurs je pense que ma taille me sera un atout au front, à mon avis il n’y a pas plus grand que moi !

Au niveau des conditions de vie dans la caserne, elles ne sont pas très agréables; les murs sont froids gris, les lits sont durs, et il fait très froid. Pour des hommes qui vont combattre, faire couler leur sang pour leur pays, nous n’avons aucun confort, du moins, juste le minimum.

Je suis désolé pour cette courte lettre, mais nous n’avons pas vraiment le temps d’écrire..

S’il te plaît, écris moi souvent, raconte moi comment la vie est à Paris en ce moment même, et je ferai de même pour te raconter comment la vie est au front.

Ce n’est pas souvent que j’admets ce genre de choses, mais tu vas beaucoup me manquer.

Je t’aime.

Gwendal.

4 janvier 1956

               Mon amour,

Il était à peine dix heures quand on a frappé à la porte. Tu étais déjà au travail.

Trois hommes sont venus me chercher et m’ont donné l’ordre de prendre quelques affaires. Je suis donc monté dans notre chambre, j’ai pris le petit sac en toile que nous prenions lorsque nous partions l’été en vacances faire du camping. Dans ce cabas, je n’ai pris que le strict minimum : deux pulls, des sous-vêtements,  mes affaires de toilette. Je m’apprêtais à descendre, quand je suis resté figé : le regard perdu vers la table de chevet, où siégeait une photo de la plus jolie femme que le monde n’ai jamais vu : toi !!!

Je n’ai pas pu m’empêcher de la saisir et de la mettre bien soigneusement dans mon sac à dos. Puis, je suis redescendu dans le salon, dans lequel j’ai rejoint les trois gendarmes. Ils ne m’ont malheureusement pas laissé le temps de t’écrire. Nous avons directement pris la route jusqu’à la caserne de Saint-Brieuc. Là-bas, j’ai retrouvé les hommes du coin qui allaient partir avec moi pour la pacification en Algérie. J’ai eu le temps de discuter avec Marcel, le voisin qui lui aussi avait été convoqué ce matin. Nous sommes restés très peu de temps, car une heure après, nous étions déjà à la gare.

Actuellement, je suis dans le train en direction de Marseille, et comme tu le sais, je suis fébrile, je ne sais pas comment je vais faire. Il est pour moi impossible de devenir comme ces hommes sans pitié, qui tuent des hommes inutilement. J’ai entendu dire qu’arrivés à Marseille, nous dormirons dans un hangar, avant de partir prendre le bateau. Les hommes qui sont avec moi, sont eux aussi très anxieux. Nous ne sommes au courant que de très peu de choses ici, je sais seulement que nous allons être vaccinés après notre arrivée.

Je me souviens, de tous ces matins, où je me réveillais à tes côtés, où nous descendions prendre le petit-déjeuner, tu prenais le temps de me faire mes tartines grillées, ce quotidien va me manquer. Le matin lorsque tu étais à la boutique, moi je partais faire les courses et préparais notre déjeuner. Je te faisais souvent mon rôti de porc, car c’était la seule chose qui pouvait te faire plaisir. Après tu repartais vendre tes belles fleurs, et moi, pour m’occuper, j’allais à la bibliothèque et j’y passais tellement de temps que j’en oubliais toujours de rentrer. Lors de mon retour, tu me criais tout le temps dessus, mais cela ne durait jamais très longtemps. Jamais je n’aurais pu penser qu’un matin comme celui-ci, je serais appelé pour partir en Algérie, et t’abandonner, toi, ma femme, l’amour de ma vie. J’ai peur, de revenir à tes côtés méconnaissable, je ne supporterais pas toutes les atrocités qui m’attendent là-bas. Néanmoins, je dois être fort, car j’ai une douce et tendre jeune femme qui m’attend. Je te demande de rester forte, de donner des nouvelles à ma famille sans les inquiéter. Je t’écrirais dès qu’il en sera possible, je sais que cela va être douloureux pour toi, de devoir vivre pour attendre ces lettres. Je m’en sortirais, ne t’en fais pas, je me battrais pour toi, l’amour de ma vie.

A très bientôt ma Chérie.

Ton Jean

 

Ma chère Raymonde,

Tu dois être morte d’inquiétude ne sachant pas où je suis. J’ai été appelé pour faire la  pacification en Algérie. Cela va faire maintenant deux jours que je suis parti et je suis complétement perdu. Je me rappelle quand les gendarmes sont venus me chercher, j’étais dans la cuisine et je préparais à manger pour le soir. J’essayais de refaire la recette que tu m’avais apprise, quand  j’ai entendu sonner à la porte. J’ai couru,  pensant que c’était toi qui rentrais du travail mais c’était deux gendarmes ! Je pensais que le voisin avait encore volé dans le quartier. J’ai vite compris que ces deux hommes en uniformes étaient venus pour moi.  J’ai l’impression de vous abandonner toi et les enfants mais sache que chaque jour qui passe,  je pense à toi. Avant, j’étais un jeune pharmacien sans histoire qui vivait bien sa vie avec sa femme et ses enfants mais, du jour au lendemain tout s’écroule. Pourquoi ?  j’aimerais savoir pourquoi.  Nous avions pour projet de nous marier cet été et d’acheter une maison mais sache que quand je reviendrais si je reviens un jour, je te promets que nous réaliserons nos projets,  je te promets de penser à toi chaque heure qui passe, je te promets de ne pas t’oublier. J’ai l’impression de te faire une lettre d’adieu mais je n’ai pas choisi d’être ici, si seulement je pouvais me révolter mais je ne peux pas. Pour l’instant,  je n’ai pas d’informations. Je sais juste que je suis un pauvre pharmacien appelé pour aller en Algérie. D’un coup, tout s’effondre comme une explosion, je perds tout du jour au lendemain toi, la femme de ma vie, j’ai encore ton odeur, ton image dans ma tête. Je veux surtout que tu ne t’inquiètes pas pour moi, je rentrerais, je ne peux pas te le promettre mais je ferais tout pour survivre. Prends soin des enfants et rappelle-toi, tu es une femme courageuse, tu y arriveras sans moi. Embrasse les enfants et je t’embrasse de tout mon cœur.  Je t’aime.

Renaud

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